FRONTiere, MARches (12)

Ida Vallerugo

Une découverte bouleversante que cette poésie, encore considérée (on se demande pourquoi) comme à la marge… dans les « Marches » effectivement, les bordures de la double homologation – académique et médiatique, de façon certes bien différente mais au bout du compte complices… Il ne s’agit pas de « poésie dialectale » mais de poésie en dialecte – ou en langue minorée si l’on préfère (et nous préférons) – selon l’ancienne distinction, toujours efficace, de P. V. Mengaldo.

Dans le site Samgha, Ivan Crico écrit :

I suoi versi, in quest’ardua varietà carnica di Meduno, dov’è nata e vive, si fanno strada, nella memoria, con una forza dirompente e comunicativa che, forse, può maturare soltanto tra le pareti invisibili, ma impenetrabili, di un isolamento ricercato, gelosamente custodito. Come vista da un previssuto al di là, da una morte in vita, la realtà solo allora si riversa, intera, nella parola. Il nitore dello sguardo capace di cogliere, in un solo verso, il respiro delle cose è quello dello sguardo che parte…

Nous avons retrouvé ce texte (également cité par Samgha) après de longues recherches à travers les labyrinthes (oh, Sanguineti ! – plutôt, lui, du côté de la poésie en idiolecte) et les mirages de la fée Google : mais après tout, la poésie doit, sous toutes ses formes, aussi se mériter. Marges, mirages… Je crois qu’au delà de ces quelques mots, il suffira de lire.

A’  Paris aussi, qui se croit encore au centre, la marge est visible à chaque coin de rue et essaie de courber des nuques noires ou blanches sous la “muàrt di ogni dì”, « la mort de chaque jour ». La poésie ne sert à rien, mais elle aide à sentir (et à utiliser) une langue moins contaminée par la mort, au moins sous forme de rêve :


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Il sum

Forc four la neif à già sipilit la cjera

borc suturnu di Hiroshima.

Forc a é gjà stada l’esplosion

e no i sin la memoria di no,

l’ultima sparìnt.

E tu, lotadora indurmidida, i tu sumiei.

Sul punt di Sydney il vint

a ti alcia i cjavéi neris scjampas ai fèrmos.

Onda! a ti clama lui.

Mari a ti clàmin i fis soravisus.

A pàssin lens i bastimìns, sunant

a cjàpin il larc, a son belgjà sparis.

A passa ta l’aga fonda to mari pensierosa.

“Mari, unmò viva a mi àn mitut fra i muars!”

Ridìnt i tu segni lajù fra li cjasi dal puart

la fignestra di cjasa vissìn al Macel Comunal

dulà che i becjers a regàlin retàis di cjar

ai canàis taliàns, grecos, spagnoi.

Da che fignestra il punt al é un svual.

La buera a na ti svea. Denant di te

mè Rigjna a ferma la so corsa. A cola.

 

Le rêve

Dehors peut-être la neige a enterré le monde,

bourg obscur d’Hiroshima.

Déjà peut-être a eu lieu l’explosion

et nous sommes la mémoire de nous,

l’ultime disparaissant.

Et toi, combattante endormie, tu rêves.

Sur le pont de Sydney le vent

emmêle tes cheveux noirs échappés aux épingles.

Vague ! t’appelle-t-il.

Mère, t’appellent les enfants survivants.

Passent de lents navires, à coups de sirènes

prennent le large, bien vite disparus.

Passe dans l’eau profonde ta mère pensive.

“Mère, encore vivante on m’a mise avec les morts !”

En riant, tu montres là-bas dans les maisons du port

la fenêtre chez toi, près des Abattoirs Communaux

où les bouchers donnent des morceaux de viande

aux gamins italiens, grecs, espagnols.

De cette fenêtre le pont est à une volée.

La bise ne te réveille pas. Devant toi

ma Reine elle arrête sa course. Tombe.

 

Ida Vallerugo, Mistral, Rovigo, ‘Il Ponte del sale’, 2010 (pref. F. Loi)

(JcV)

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Voir aussi : SAMGHA, que nous remercions.

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