FRONTiere, MARCHes (8)

Nous avons appris que la poésie italienne paraît en langue vulgaire, après quelques rares textes proches de prières ou de versets bibliques, comme poésie d’amour, selon l’ancien modèle provençal, en Sicile. Or, voici qu’un parchemin retrouvé il y a déjà quelques années dans les Archives de l’Archevêché de Ravenne (le 11 518 [ter) et récemment édité par Alfredo Stussi vient bouleverser nos connaissances. Le manuscrit peut être daté entre 1190 et 1210 – vingt ans au bas mot avant le premier sonnet de Giacomo da Lentini – et il appartient à l’aire des Marches (ce qui convient parfaitement à notre rubrique). Comme l’écrivait Segre peu de temps après sa publication, “Le coordinate della nostra letteratura vanno riviste” (Corriere della Sera, 22 07 1999). Sans doute, la centralité de la langue siculo-toscane, puis toscane et florentine illustre, est-elle pour le moins à nuancer, au profit d’aires dites périphériques (« Anconitane Marchie » par exemple : De Vulgari Eloquentia, I, XI), d’autant que certains traits de ce texte vénérable [apparemment hybridé par suite de probables et banales retranscriptions],  sont plutôt septentrionaux, majoritairement de la basse plaine du Pô d’après Stussi lui-même.

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Quando eu stava in le tu’ cathene,
oi Amore, me fisti demandare
s’eu volesse sufirir le pene
ou le tu’ rechiçe abandunare,
k’ènno grand’e de sperança plene,
cun ver dire, sempre voln’andare.
Non [r]espus’a vui di[ritamen]te
k’eu fithança non avea niente
de vinire ad unu cun la çente
a cui far fistinança non plasea.
.
Null’om non cunsillo de penare
contra quel ke plas’al so signore,
ma sempre dire et atalentare,
como fece Tulio, cun colore.
Fùçere firir et increvare
quel ki l’è disgrathu, surt’enore:
qui çò fa non pò splaser altrui,
su’ bontathe sempre cresse plui,
çogo, risu sempre passce lui,
tute l’ure serv[e] curtisia.
.
Eu so quel ke multo sustenea
fin ke deu non plaque cunsilare;
dì ne notte, crethu, non durmia,
c’ongni tempu era ’n començare.
.   .  / sì m’av[e]a p[o]sto in guattare.
Co’ ’n me braçe aver la crethea,
alor era puru l’[abra]çare;
mo son eu condutto in parathisu,
fra [su’] braçe retignuthu presu,
de regnare sempre su[n] confisu
cun quella k’eu per la [av]er muria.
.
Feceme madonna gran paura
quando del tornar me cons[e]llava
[dicen]te: «De ro[m]orç no ve cura».
[Se ratta] la gente aplan[ta]va
[. viande . .que]the [s]enti[e] l’ura
ka s’ella cun gran voce c[ri]thava
quando ’lu povol multu se riavesse
contra ’l parlathor se rengrochiss[e]
de[l] mal dir se [da] ella custothisse,
si fa[r]ò eu per la plana via.
.
D[..e..i] k[e], [Amo]re tego,
teve prego, non me smentegare.
[ka  sol  .  .  .  .  .le c’]abi sego
o ria morte [tor.] e supor[t]are
[.  .  .  .  .  .  .] de av[e]r mego,
ne cun lei fi’ s[a]ço co[n]tr’andare
[pe]l [l]assar la d[ase] non so cui.
Fals’è l’amor ke n’eguala dui
[et] eu [so] ko[sì servent’]a vui,
como fe’ Parise tuttavia.
 Quand j’étais entravé dans tes chaînes,
 oh Amour, tu m’as mandé de dire
 si j’acceptais de souffrir le martyre
 ou renoncer à tes munificences,
 qui grandes sont et pleines d’espérances,
 à dire vrai, toujours voulant aller.
 Je ne vous répondis droitement,
 car de vraie confiance n’avais mie
 de pouvoir m’unir à cette gente
 à qui ne plaisait point trop de hâte.
.
 À nul je ne conseille de peiner
 contre ce qui agrée à son seigneur,
 mais toujours dire et suivre son désir
 comme fit Tullius avec talent.
 Éviter de blesser en reproches
 si on n’est pas en grâce, procure honneur :
 qui le fait, à nul ne peut déplaire,
 sa faveur sans cesse va s’accroître,
 les jeux et les ris toujours le comblent,
 servant à toute heure courtoisie.
.
 Je suis celui qui beaucoup supportait
 jusqu’à ce qu’il plut à dieu de m’aider ;
 jour et nuit, ma foi, ne dormais pas,
 car chaque fois je restais en suspens.
.
 Où je croyais l’avoir dans mes bras,
 alors elle était pure, mon étreinte ;
 ores me vois rendu au paradis,
 entre ses bras retenu prisonnier,
 et bien assuré d’être toujours
 avec celle dont, pour l’avoir, mourais.
.
 Ma dame m’a grandement fait peur
 quand elle disait de retourner
 car “Aux calomnies point de remède”.
 Si vite la gente s’apaisait
 en accueillant de douces paroles,
 car dès qu’elle invoquait fermement
 que le peuple se reprenne en tout
 et s’en prenne plutôt au médisant,
 lui accordant d’être de bonne foi,
 ainsi ferai-je moi bien simplement.
.
 De tous ceux, Amour, qui sont à toi,
 je t’en supplie, ne m’exclus jamais,
 car seule vaut la vie avec elle,
 et sinon recevoir vilaine mort.
 [ … ni ] de l’avoir avec moi,
 ni de se mettre contre serait sage
 si quelqu’un disait de la laisser.
 Faux est l’amour qui l’un l’autre n’égale
 et c’est ainsi que je veux vous servir,
 comme à jamais l’on vit faire Pâris.

(De: Alfredo Stussi, «Versi d’amore in volgare tra la fine del secolo XII e l’inizio del XIII», Cultura neolatina, 69, 1999, pp. 1-69).

[Tullius n’est autre que Cicéron, auteur en particulier du De optimo genere oratorum.]

JcV

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Voir aussi, mise en musique :

http://www.youtube.com/watch?v=P5PLC6Q8DQM

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FRONTiere, MARches (5)

 

Un poète bergamasque : Umberto Zanetti

Né à Bergamo en 1942, Umberto Zanetti est sans doute, avec Carmelo Francia et quelques autres, une voix représentative de la poésie en bergamasque (lombard oriental) aujourd’hui, bien au delà du folklore. La tradition des strambotti – comme le célèbre ‘Fiur de narcìs…’ (qui nous ramènerait à la rubrique précédente) –, en dépit des moqueries auxquelles a longtemps été soumis le parler marginal des itinérants « masques et bergamasques », n’est pas morte. Une langue minorée naguère, localement et à travers l’Europe des ambulants, semble même menacée désormais dans sa légitime défense, on ne le sait que trop, par des tentations exclusivistes. Heureusement, la poésie n’a que faire de ces épiphénomènes communautaires.

Après avoir occupé diverses charges publiques, Zanetti a collaboré, pour le bergamàsch précisément, à Parlate e dialetti della Lombardia – Lèssech comparàt di lèngue de la Lombardia, Mondadori 2003. Outre sa propre poésie, il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont une Gramàtica bergamàsca, Bergamo, Sestante, 2004 et un vaste choix de Il fiore della poesia in bergamasco (voir  www.arkos.it ). Le texte que nous proposons ci-dessous avait paru dans l’habituelle micRomania wallonne déjà citée (n° 2.11).

(JcV)

Voir aussi – sur Bergamo en général –, puis chercher Zanetti (ou Zanèt) :

www.teradeberghem.net

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Pleine lune

Pleine lune : c’est l’heure du givre,

de la grande paix avant le chant du coq.

Éveillé j’attends le soleil du matin

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en souci que l’amour tôt s’efface,

comme aux primes clartés disparaîtra la lune.

Reviens ! Si ce jour tu te tiens devant moi,

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je comprendrai que tu es ma chance.

Je tremble à l’idée que tous les rêves passent.

Je te bercerai comme au berceau le bambin.

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Reviens, avant que me transperce un spasme.

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Lüna piéna

Lüna piéna: l’è l’ura de la brina,

de la gran pas prima che ’l gal a l’ cante.

Só dèst e spète ’l sul de la matina

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col penser che l’amùr ü dé l’ se sfante

come al prim ciàr la svanirà la lüna.

Turna! Se incö te me saré denante,

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capiró che te sé la mé fortüna.

Trème a l’idéa che töcc i sògn i cróde.

Te nineró come ü popó ’n de cüna…

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Turna, prima che ü spàsem a l’ me ’ncióde.

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Contact et plus d’infos :  info@centroculturelombarde.it

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FRONTiere, MARCHes (4)

‘Stornelli’ toscans

La marge est étroite pour les territoires centraux – Toscane et, pour le dernier texte proposé, la limite des Marches (un nom ici tout indiqué) –, dès qu’il s’agit de littérature que nous dirons par commodité spontanée. Le ton ‘populaire’ y conserve une assurance, une complicité profonde avec les valeurs de la tradition, parallèles de la forte proximité linguistique aux infinies nuances il est vrai, entre ce qu’il serait difficile d’appeler ‘dialecte’ et ce qui devient dès la fin du XIVe siècle une sorte de standard… « Lingua toscana in bocca romana » bientôt, avant d’être mâtinée de cadences et de tournures plus nordiques (milanaises), ‘littéraire’ néanmoins, et accueillante aux nombreuses variations régionales d’un parlato-scritto enfin largement libéré des carcans normatifs. Les ‘autres Italies’ de l’étranger et, plus tard encore comme chacun sait, les immigrations dans la péninsule même, achèveront cette lente évolution vers une langue contemporaine tolérante, ouverte, plus proche que jamais des grandes langues de la modernité (anglo-américain, français, espagnol…) alors qu’elle n’était qu’un langage de lettrés.

Il n’y a presque pas de distance, à l’époque où se développent encore ces formes dites ‘populaires’, entre la doxa littéraire et la transgression (l’ingénuité, le réalisme…) : d’où l’embarras de Pasolini – dont nous utilisons le recueil du Canzoniere italiano – devant ces textes sans tremblement, dépourvus de toute « instabilité et caractère migratoire de la chanson populaire ». Nous sommes bien en présence d’une expression poétique sans doute « minorée », certainement pas minoritaire, ni exclue du monolinguisme (à base toscane) dominant. Les couplets romains, que des films comme Mamma Roma ont popularisés, peuvent paraître davantage insolents, dans la droite ligne du sfottò de la capitale, par rapport à la sagesse ici exhibée. Même s’il y aurait beaucoup à dire, quand on connaît Pea, Viani, Marradi, voire un certain Pascoli (justement valorisé par Pasolini), le corpus toscan reste ainsi fort de son assurance traditionnelle, de son bon sens volontiers goguenard, de sa sapience à base proverbiale, tout-à-fait appréciable et par là même un peu limité.

JcV

Autres couplets :  http://www.lastraonline.it/Italiano/-Storia/p/storia.php?idpag=581

Couplets des fleurs

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Fiore di mora                                              Oh fleur de mûre

Quando s’alza per tempo la mia cara        Quand se réveille plus tôt ma très-chère

Si vede al doppio splendere l’aurora!         On voit resplendir doublement l’aurore !

Fior di piselli,                                             Fleur d’haricot,

Avresti tanto cuore di lassarmi?                Serais-tu capable de me quitter ?

Innamorati sem da bambinelli.                  Nous nous aimons depuis qu’on est marmots.

Fiorin di sale,                                            Ma fleur de sel,

Di quindici anni cominciai l’amore,           Dès mes quinze ans j’ai commencé l’amour,

Di quindici anni ne sentivo male.              Dès mes quinze ans j’en ai senti le fiel.

Fiorin, fiorino,                                           Fleur, ma fleurette,

Di voi, bellina, innamorato sono:              De vous, mignonne, je suis amoureux :

La vita vi darei per un bacino.                 Je donnerais ma vie pour vos gambettes.

Fiore di canna,                                         Fleur de piment,

La canna de canneto è tenerella,            Oui le piment est doux quand on le cueille,

Così sarete voi, cocca de mamma.         Ainsi que vous, chérie à sa maman.

De : Canzoniere italiano, a cura di P.P. Pasolini, Garzanti 1972.

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Archive :  D’autres expressions « minorées », en tout cas non centrales, sont présentées régulièrement par le groupe de traduction poétique contemporaine de l’équipe CIRCE (LECEMO) de notre université, dirigée par J.Ch. Vegliante. Les textes dialectaux y sont toujours accessibles aussi dans leur version originale. Voir :  ici .