FRONTiere, MARches (18)

En attendant le mois de mai…

 

– Disputes, débats, tensons… et “genre”

Aux frontières de la langue de son époque, à la fois par le thème abordé (un amour que Dante, peut-être, aurait pu dire ensuite « hermaphrodite »*), la langue choisie – un curieux mélange de stylèmes recherchés et d’expressions triviales, proche des habitudes des poètes de la Magna Curia sicilienne parmi lesquels le place encore Spitzmuller – et surtout la forme métrique absolument originale, que l’on a sans doute un peu vite rapprochée du vieil alexandrin français (j’aurais là-dessus une tout autre hypothèse**), cette dispute ou contraste de Cielo ou Celi d’Alcamo avait sa place dans cette série, bien qu’elle n’ait pas vraiment l’allure d’un texte minoré (ni même dialectal). La décélération en descente ou en glissade, à l’hémistiche, permet de seconder la gestuelle verbale et la forte théâtralité de la composition, qui n’allait pas échapper à un jongleur tel que Dario Fo. Comme d’habitude, c’est d’abord par la forme – moins convenue dans les vers doubles (certes proches quand même du vénérable trimètre évoqué ci-dessus), davantage rassurante dans les décasyllabes terminaux – que la traduction essaie de rendre compte matériellement de cette singularité. Une invention assez réussie de Cielo, en tout cas, pour avoir trouvé des imitateurs dès le siècle suivant, et puis devenir relativement populaire ou du moins commune, sous la variante dite martelliana (S. Cammarano : Invan tentò la misera  –  fermarsi e benedirmi), celle-là, oui, d’inspiration française.

Cielo d’Alcamo

 

Contraste

« Rosa fresca aulentis[s]ima… »

– Rose fraîche odorante qu’     on voit quand vient l’été,                        1

les dames te désirent       pucelles et mariées :

ôte-moi de ces flammes s’      il plaît à ta bonté ;

pour toi je n’ai déduit, la nuit, le jour,

toujours pensant encore à vous, Ma Dame.                                            5

.

– Si de moi te tourmentes-t’      folie te le fait faire.

Tu pourrais la mer rompre,      semer dedans les airs,

les avoirs de ce siècle [en]      entier les amasser :

tu ne pourrais avoir moi en ce monde ;

plutôt le chef avant me ferai tondre.                                                      10

[…]

[Texte de l’éd. Contini, Poeti del Duecento, Milano-Napoli, Ricciardi, 1960 (t. I) ;
des lecteurs plus récents voient le second hémistiche du v. 7 comme
“avanti asemenare” (avant de semer, avec un double sens obscène).]

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Note : Sur le très discuté vers 2, voir par ex. Bonagiunta Orbicciani da Lucca, Ballata III : “Maritate e pulselle / di voi son ’namorate / pur guardandovi mente: / gigli e rose novelle, / vostro viso aportate / sì smirato e lucente!” (éd. A. Menichetti, Galluzzo 2012), à savoir : Marïées et pucelles / de vous sont amoureuses / rien qu’à vous regarder : / lis et roses nouvelles, / tel est votre visage / si brillant éclairé ! Et comparer : G. R. Ricci, L’interpretazione rimossa – I primi due versi del Contrasto di Cielo d’Alcamo, Firenze, Quaderni di Gazebo, 1999. Ici, “rosa” est bien sûr métaphore globale, mais aussi avec synecdoque (du sexe féminin), et métonymie un peu plus originale (associée à l’acte sexuel – conçu comme fonctionnel) : union d’images complexes reliées, ainsi que le dira plus tard Rabelais à propos de la mentula masculine, par naturelle « colliguance » (Quart Livre, Prologue : « ô belle mentule, voire diz ie, memoire. Ie solœcise souvent en la symbolization & colliguance de ces deux motz »). Le “genre”, une fois encore, semble compter assez peu.  

Plus explicite, Rambaud de Vaqueiras (une des sources probables de Cielo), après avoir vanté la beauté « Fresca com rosa en mai » de la Génoise, prie celle-ci « Qe voillaz q’eu vos essai, / Si cum provenzals o fai,     qant es poiaz », autrement dit qu’elle veuille bien constater comment est fait un Provençal quand il est puissant.

Pour ce qui est de la forme, sans aucun doute originale, on lui comparera cette plus modeste ciciliana (peut-être dérivée) connue comme « Lévati dalla (mia) porta » depuis sa publication au XIXe siècle par Carducci (Cantilene e ballate). La traduction suit les mêmes principes que ceux exposés plus haut :

Dame

            Ôte-toi de ma porte…

                                                       (etc.)

Amant

            Madame, ces paroles

                                               par dieu ne me les dis.

            Tu sais que chez toi vins-je

                                                         non pour être parti.

            Lève-toi, belle, et ouvre-m

                                                        à me laisser venir ;

            ensuite ordonneras.

 

Dame

            Si tu me donnais Tràpane,

                                                       Palerme avec Messine,

            ma porte ne t’ouvré-je

                                                 si me faisais reïne.

            Si mon mari entend-ce

                                                  ou cette mal-voisine,

            morte détruite m’as.

                                                                              (etc.)

 

 [tr. JcV]

 


* Je me permets de renvoyer à ma lecture du chant xxvi du Purgatoire, dans la Postface à La Comédie – Poème sacré (prés. et trad. J.-Ch. Vegliante, bilingue), Paris, Gallimard ‘poésie’, 2012, p. 1219-22.

** Voir à présent : Quasimodo (et Cielo d’Alcamo), hypothèse andalouse. (nov. 2013).

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FRONTiere, MARches (17)

Elegia giudeo-italiana (XII sec.)

La Elegia del XII secolo è il più antico testo in dialetto giudeoitaliano, il cosiddetto ‘latino’, oggi noto come italkian, ma ormai per lo più estinto. Elegia composta sul motivo (e la forma) di Tissather le-allem, anche per il metro, abnorme da ogni uso italiano. La lingua – ma soprattutto l’uso di alcuni stilemi caratteristici – sarebbe quella delle Marche meridionali (Cassuto).

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La ienti de Sïòn plange e lutta;

dice: «Taupina, male so’ condutta

em manu de lo nemicu ke m’ao strutta ».

 

La notti e la die sta plorando,

li soi grandezi remembrando,

e mo pe lo mundu vao gattivandu.

 

Sopre onni ienti foi ‘nalzata

e d’onni emperio adornata,

da Deo santo k’era amata.

 

E li signori da onni canto

gìanu ad offeriri a lo templo santo,

de lo grandi onori k’avea tanto.

 

Li figlie de Israel erano adornati

de sicerdoti e liviti avantati,

e d’onni ienti foro ‘mmedïati.

 

Li nostri patri male pinzaru,

ke contra Deo revillaru:

lu beni ke li fici no remembraro.

 

Pi quisto Deu li foi adirato,

e d’emperiu loro foi caczato,

ka lo Soo nome àbbero scordatu.

 

 

 

Tanto era dura loro signoria,

la notte prega ·dDio ke forsi dia,

la dia la notti, tanto scuria.

 

Ki bole aodire gran crudeletate

ke addevenni de sore e frate,

ki ‘n quilla ora foro gattivati?

 

Ne la prisa foro devisati:

ki abbe la soro e·cki lo frate;

e ‘n gattivanza foro menati.

 

 

 

En quillo planto s’àbbero aoduti,

e l’uno e l’altro conosciuti:

«Soro e frati, ovi simo venuti?».

 

E l’uno e l’altro se abbraczaro,

e con grandi planto lamentaro,

fi’ ke moriro e pasmaro.

 

Quista crudeli ki aodisse,

ki grandi cordoglio no li prindisse

e grande lamento no ne facisse.

 

 

lo santo Too nome bendicenti.

Le peuple de Sion pleure et a deuil ;

il dit : « Malheureux, me voilà livré

aux mains de l’ennemi qui m’a détruit. »

 

La nuit et le jour il reste à pleurer,

en se remémorant sa grandeur,

alors qu’il vit esclave par le monde.

 

J’ai été élevé sur tous les peuples

et orné de toute la puissance,

car de Dieu très-saint j’étais aimé.   

 

Et de toutes parts les bons seigneurs

venaient faire offrande au très-saint temple,

car il était tenu en grand honneur.

 

Les enfants d’Israêl étaient choyés,

par prêtres et lévites fort loués,

et parmi tous les peuples enviés.

 

Nos pères malignement pensèrent

quand contre Dieu ils se révoltèrent;

le bien qu’Il avait fait ils l’oublièrent.

 

Pour ce Dieu fut contre eux courroucé

et de leur empire ils furent chassés,

car Son nom ils avaient oublié.

 

                         […]

 

Leur soumission était tellement dure

que la nuit ils priaient Dieu qu’il fît jour,

et le jour la nuit, tant il était sombre.

 

Qui veut entendre quelle cruauté

arriva à une soeur et son frère,

qui en ce temps furent capturés ?

 

Mis en prison ils furent séparés :

tel eut la soeur et tel autre le frère,

et on les mena en captivité.

 

                   […]

 

Ils finirent par s’entendre, à leurs pleurs,

et par se reconnaître l’une l’autre:

« Sœur et frère, où en sommes venus ? »

 

Et l’un et l’autre, ils s’embrassèrent,

et par de grands pleurs se lamentèrent,

jusqu’à en mourir pâmés par terre.

 

Personne, entendant cette cruauté,

qui ne serait pris de grand tourment

et pousserait grandes lamentations.

 

                      […]

 

Ton très-saint nom toujours bénissant.

 

 Poeti del Duecento, a cura di Gianfranco Contini, Mil.-Napoli, R. Ricciardi ed. 1960.

(Trad. JcV)

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Les Arts Florissants de la Sardaigne, XIème édition

Du 21 au 26 mai 2013, la Maison de l’Italie accueillera la XIème édition du Festival « Les Arts Florissants de la Sardaigne« , organisé par Irma Tudjian, présidente de l’association Suoni & Pause.

Depuis onze ans, cette association poursuit le but de créer une passerelle culturelle et artistique entre Paris et la Sardaigne. C’est ainsi que le projet ambitieux des Arts Florissants de la Sardaigne vit le jour.
Cette année, le festival nous présente un programme riche en rencontres, expositions et projections. Mardi 21 mai à 18h, il y aura l’inauguration du Festival, suivie du vernissage de l’exposition de Tiziana Contu intitulé “Chè di fili in testa ho una vera officina”. Suivra à 19h30 la présentation d’une série de courts-métrages de Artavazd Peliscian.
Mercredi 22 et jeudi 23 mai à 19h30, nous pourrons respectivement assister à la projection de deux films italiens inédits en France: “Un milione di giorni” de Manuel Giliberti et “Dimmi che destino avrò” de Peter Marcias.
Vendredi 24 mai à 19h30, le festival se poursuivra avec un vidéo concert de Giovanni Coda et Irma Toudjian intitulé “Portraits”, suivi de la projection de “Il Rosa Nudo”, un film de Giovanni Coda.
En clôture de festival, samedi 25 mai à 19h30, nous sommes invité à un concert de Brahms et Schubert par l’ensemble vocal « Petite Suite ».
Non seulement la Sardaigne est un pays magnifique, mais sa culture vivante et ses artistes actuels gagnent à être connus. Alors, profitez de cette XIème édition des Arts Florissants de la Sardaigne à Paris.
Voir ici le programme complet.
                                                                                                Francesco Romanello
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– Voir, ci-dessous, un poème de Benvenuto Lobina (et sa traduction) dans la série des « autres » langues de la péninsule italienne (FRONTiere, MARches).
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FRONTiere, MARches (13)

Enzo Gragnaniello, né au coeur populaire de Naples il y a 59 ans, créateur du groupe « Banchi Nuovi », vainqueur du prix Tenco à trois reprises, a chanté avec l’inoubliable Murolo e vit toujours dans les quartiers « espagnols » de la ville. A écrit pour Andrea Bocelli. Son succès Cu’ mme lui a valu une gloire internationale. En 2007, le disque Erba cattiva dont est tiré le texte présenté ici marque un virage. Du mélange avec le rock napolitain et de l’indignation civile naît en 2011 Radici qui a laissé une profonde impression (chanson du camorriste, chanson contre la pollution Sott’o mmare, etc.), encore sensible aujourd’hui quand il se produit en public dans le sud de la péninsule. Voici donc ‘Stu criatu, sorte de cantique des créatures laïc, ou peut-être pasolinien :

‘Stu criatu

’O saccio, ’o saccio je sulamente  Je sais, je sais moi seulement
Chelle c’aggio passate quanne ll’angelo è vulate,  C’que j’ai souffert quand un ange a passé
Chelle c’aggio passate quanne ll’angelo è vulate  C’que j’ai souffert quand un ange a passé
Quanne ll’angelo è vulate c’aggio passate.  Quand l’ange est passé j’ai dégusté.
’Na voce, ’na voce mmo rripete  Un’ voix, un’ voix depuis répète
Nun perdere cchiù tiempe circa r’essere felice  Ne perds plus ton temps, essaie d’être heureux
Nun perdere cchiù tiempe circa r’essere felice  Ne perds plus ton temps, essaie d’être heureux
Cerca d’essere felice, nun ce sta tiempe.  Essaie d’être heureux, il n’est que temps.
E cante’, e cantene l’aucielle  Et ils chantent, chantent les oiseaux
E cantene sultante quanno è sante lu pensiere  Ils chantent seul’ment pour sainte pensée
E cantene sultante quanno è sante lu pensiere  Chantent seulement pour sainte pensée
Quann’ è sante lu pensiere canta l’aucielle.  Quand elle est sainte l’oiseau chante.
 ‘A notte, ‘a notte tene ‘e stelle   La nuit, la nuit a ses étoiles
’E stelle hanno brillate fino a quanne l’ è guardate  Les étoiles brillent tant qu’on regarde
Le stelle hanno brillate fino a quanne l’ è guardate  Les étoiles brillent tant qu’on les r’garde
Fino a quanne l’ è guardate hanno brillate.  Tant qu’on a r’gardé ell’s ont brillé.
’A pace, ’a pace è comme ’a pece  La paix, la paix, c’est comm’ la poix
E ’a mette ’ncopp’ ’o ffuoche chille ca nun è capace  Au feu la met qui n’en est pas capable
Chille ca nun è capace mette ’o ffuoche sotto ’a pace  Qui n’est pas capable la met au feu
Mette ’o ffuoche sott’ ’a pace chi nn’ è capace.  Feu sous paix qui n’en est pas capable.
’A vocca, ’a vocca è comm’ ’e rrose  La bouche, la bouche est comm’ les roses
Quanne parle d’ammore tene ’e spine ’nde ’e pparole  Ell’ parle d’amour, ses mots pleins d’épines
Quanne parle d’ammore tene ’e spine ’nde ’e pparole  Quand parle d’amour, c’est mots pleins d’épines
Tene ’e spine ’nd’ ’e pparole si rice  ammore.  Plein d’épin’s dans ses mots d’amour.
’A vita, ’a vita è comme ’a morte  La vie, la vie est comme la mort
Stanne vicine ’e casa nun se ponne appiccecà  Deux voisines qui n’ peuvent pas s’entendre
Stanne vicine ’e case nun se ponno appiccecà  Deux voisin’s, et ell’s ne peuvent s’entendre
Nun se ponno appiccecà songh’ una cosa.  Ne peuv’nt s’entendr’ car sont pareilles.
E tu, e tu figlie ’e Maria  Et toi, et toi fils de Marie
Tu nun si’ mmanghe nate già si’ state cundannate  Même pas né, t’es déjà condamné
Tu nun si’ mmanche nate già si’ state cundannate  Même pas né t’es déjà condamné
Già si’ state cundannate appena nate.  Déjà condamné à peine né.
’E figlie, ’e figlie songhe ’e Ddie  Les fils, les filles sont au bon dieu
E nun se tocca niente ’e chelle ch’ è state criate  On ne touche pas c’qui a été créé
Chelle ch’ è state criate, nun ce l’amme mai ’mparate  C’qui a été créé, on l’a jamais appris
Nun ce l’amme mai ’mparate chistu criate.  On n’a jamais appris ce créé.

 (JcV)

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Voici une interprétation en musique

Voir, ici même, FRONTiere, MARches (2), la tammurriata napolitaine

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Enio Sartori, autour de l’ ANGUANA (FRONTiere, MARCHes 10)

Nous présentons cette fois-ci seulement un texte dans sa version originale (dialecte de la région de Vicenza), dont vous trouverez l’interprétation chantée ICI, et qui a été traduit dans le blog de CIRCE  http://uneautrepoesieitalienne.blogspot.com  (auquel nous renvoyons donc). Son auteur est, par ailleurs, professeur de Lettres et spécialiste de Zanzotto.

[L’anguana se nomme aussi dans d’autres régions « guivre » ou « vouivre », et apparaît généralement près des points d’eau sous forme de jolie fée : image ambivalente bien sûr, comme celle de l’eau même, vie et mort, épiphanie et perte… polyptote : « canto che incanta ».]

                                                                                        JcV

…………………..

CANTO VII

Nota d’anguana (apparizione)

Nina nana nota

d’anguana, canto

che incanta

divina moina

nenia che ninola

vose de strìa

lengua rufiana

stràviame via

Sguissa dal bojo

pì sconto pì fondo

sagoma e vampa

in dansa imbriaga

oh, la voja

el morbìn

de vardarla

de tocarla

almanco ‘na volta

E la va la passa rente

e la va la passa oltra

fala cantare ma làssela ‘ndar

E la va la passa rento

e mi vo mi vo de onda

fala dansare ma làssela ‘ndar

Sbianca la luna sbianca la lana

salta ne l’aria in dansa imbriaga

l’onda scontorna in magica forma

passo felpà par fata de fià

[Rit. E la va la passa rente…]

E la va la passa rento

e la va la va nel vento

fala cantare ma lassela ‘ndar

Nina nana, nota d’anguana,

canto che incanta…

(Enio Sartori)

………………………

FRONTiere, MARCHes (9)

En ladin dolomitique, grâce à l’Institut Culturel Ladin Micurá de Rü (Val Badia), quelques publications maintiennent la tradition de cette langue romane, dont des variétés sont présentes en Italie et en Suisse. Marco Forni (né à Bressanone en 1961) est un des défenseurs de cette tradition. Il a publié récemment Nia y pré de pin (Rien et un peu plus) présenté par « micRomania » – revue accessible dans notre bibliothèque. Nous en avons tiré ce poème :

Ciaut                                                                    Chaud

Na codla cuecena                                           Une boule rougie

revënta                                                             incandescente

ne sciauda nia                                                 ne réchauffe pas

n ciaut                                                                 un chaud

che se n ie.                                                      qui s’en est allé.

 .

Ma se praté bën                                            Mais se griller oui,

a se smauté sú                                              jusqu’à s’émailler

ch’l culëur                                                      de cette couleur

de ciculata                                                         d’chocolat

ántia.                                                                    amer.

.

Se fé íte                                                          S’emmitoufler

te na chëutra                                               dans une couette

svaiënta                                                             voyante

che smarësc                                                   qui se fane

al furé de n rai.                                             au premier rayon.

 .

Pò,                                                                     Et puis,

na sumbría                                                      une ombre

che po mé vester                                      qui peut juste exister

per na lum                                                   par une lumière

muriënta.                                                         mourante.

 .

(tr. JcV)

– – – – – –

 Voir aussi : http://www.arsc.be

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Si vous avez des textes en langues régionales ou minorées de l’aire italo-romane, n’hésitez pas à nous les proposer : ce blog est le vôtre !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

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FRONTiere, MARCHes (6)

Un poète de Lucanie : Albino Pierro

Et pas n’importe lequel : Albino Pierro, le premier à imposer une forme écrite au dialecte lucanien archaïque de Tursi, a été plusieurs fois proposé à la candidature pour le prix Nobel de Littérature, à partir de 1980. Il était né à Tursi en 1916 ; installé à Rome – il arrive ainsi que des parlers anciens soient comme ravivés par l’éloignement et l’exil – où il s’est éteint en 1995, Pierro a eu la chance d’être traduit dans les principales langues européennes, particulièrement en français par Madeleine Santschi (Les amoureux, La terre du souvenir, Metaponto, Laisse-moi dormir, Couteaux au soleil, Une belle histoire, tous bilingues chez Scheiwiller, 1971-77). Une anthologie de ses poésies éditées jusqu’aux années 1980 a paru chez Einaudi en 1986 : Un pianto nascosto, Antologia poetica 1946-1983, prés. F. Zambon. Toutefois, Pierro avait écrit également en langue italienne jusqu’en 1960, quand il « entra en dialecte » pour toujours.

albino_pierro_2010_

Carlo Levi qualifia cette voix néo-latine, proto-historique et marginale, de « grande lamentation funèbre » ; non par le recours à l’antique threnos de deuil individuel mais bien parce que lui-même se considérait comme un « morte-accise », une ombre ou un fantôme sans paix essayant de survivre parmi les masques inhumains de la civilisation urbaine centralisée, ayant suivi la catastrophe – pour une bonne partie du Sud – de l’Unité italienne imposée par le Piémont et le centre-nord de la péninsule. Ainsi, le choix de la langue minorée, toute à inventer (mais Dante n’eut-il pas à inventer son florentin illustre, vers la fin du XIIIe siècle, avant de se mettre à son grand œuvre ‘comique’ ?), la conversion à la marginalité absolue du dialecte local dépourvu de tradition, vont-ils de pair avec une forme de dissentiment, sinon de dissidence, proprement politique. Il est un peu dommage que certains aient cru alors, en Italie, à quelque passéisme attardé : comme, beaucoup plus tard, des particularismes régionaux exclusifs et souvent xénophobes allaient malheureusement nous y habituer.

JcV

          Sti mascre                                                       Ces masques

.

E sonne u terramote ca nd’u jacce              Pi’ j’rêve au tremblement de terre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . .. . . . . .. . . . .. . . . .qui dans le gel

d’u scante nda nu  ’ampe ti ci affòchete     de l’effroi en un éclair t’étouffe

come nda nu càppie                                    comme dans un lacet

ca ll’hè cchi nnóre                                        qu’a pour nœuds

i rènte di nu pacce.                                       les dents d’un fou.

.

Schitte n’arie, uagnù,                                   Juste pfff, les gars,

le uéra fè trimè bbóne sta terre                    j’vous la ferais trembler et bien, . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . .. . . . . . . .. . cet’ terre,

cchi lle truvè na vota cchiù sincire,              pour une fois les trouver plus . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . … . . . . . . . . . . . .sincères,

sti mascre,                                                   ces masques,

ca pure quanne dòrmene                            qui même endormis

s’ammùccene arraggète nda na scille        se cachent rageurs sous une aile

rusète d’angiuuìcchie e pó’ nda ll’óore        rosée d’angelot et pi’ dans les . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . .. . . . . .ors

d’  ’a rise o di nu grire.                                  du sourire ou d’un cri.

..

..

            Schitte zanne                                            Que des crocs

 

Zanne,                                                         Crocs,

schitte zanne a rusichè                               que des crocs qui rongent

nun sacce si di sorge o di cignèhe             je n’sais si de rats ou d’sangliers

supr’a sta terre.                                          sur cette terre.

.

E nisciune ci pènzete                                  Et personne n’y pense

ca, ntramente ci trùzzene,                          que, pendant qu’ils tapent,

murenne si strafàccene nd’  ’a guerre,       en mourant gigotent dans la . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . .. . . . . . . . . . .guerre

i cristiène.                                                   les quidams.

.

E mi chiàtrete u fridde                                Et me transit le froid

e nda na prucissione di taùte                     et dans une procession de . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. .. . . . . . . . . . . .cercueils

ci truzze pure ié ma cchi nu tòcche           je tape moi aussi mais avec un . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . … . . . . . . . . . . ..coup

scantète di campène.                                 effrayé de cloche.

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          Nu pacce                                                    Un fou

 

Nu pacce,                                                      Un fou,

nun mòrete mèi a què:                                  il ne meurt jamais, ici :

ci nàscete e ci rumànete                               il naît et y demeure

come ll’èrve nd’ i mure di na chèse              comme herbes dans les murs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . … . . . . . . . . . .d’une maison

addù ci si fè toste                                         où ça s’endurcit

e allè pizzute                                                 et y devient aigu

e sempe cchiù tagghiènte                            et toujours plus coupant

pó’ ci scàfete.                                               à la fin y creuse.

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E nun ti làssete cchiù,                                 Et il ne te lâche plus,

e appresse appresse ti vènete                   et il te suit de près

citte com’a nu spirite                                  silencieux comme un esprit

ca ti fè torce  ’a vucche,  ’a notte,              qui te fait tordre la bouche, la nuit,

nd’u sonne.                                                 dans ton sommeil.

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E u scure ti ci arravògghiete                       Et l’obscurité t’emmaillote

nda na cose ca rìrete.                                dans quelque chose qui rit.

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. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Sti mascre, Rome, 1980

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Archive : la revue des Langues Néo-Latines, déjà évoquée dans cette rubrique, avait elle aussi présenté quelques traductions d’A. Pierro, par J.Ch. Vegliante, dans les années 1980.

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