Encore une Comédie française !

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Trad. Danièle Robert, 2016 :

Étant à mi-chemin de notre vie,
je me trouvai dans une forêt obscure,
la route droite ayant été gauchie.
Ah ! combien en parler est chose dure,
de cette forêt rude et âpre et drue
qui à nouveau un effroi me procure !
Si aigre que la mort l’est à peine plus…
Mais pour traiter du bien que j’y trouvai,
je parlerai des choses que j’ai vues.
Ne sais pas bien dire comme y entrai
étant alors si plein de somnolence
que de la route vraie je m’écartai.
Mais arrivé au pied d’une éminence
où cette vallée avait abouti,
qui avait effrayé mon cœur d’abondance,
levant les yeux ses épaules je vis,
déjà vêtues des rais de la planète
qui conduit droit par tous chemins autrui.
La peur alors me devint plus quiète,
qui dans le lac du cœur m’était restée,
la nuit que j’avais passée si inquiète.
Et comme lorsque, le souffle coupé,
au sortir de la mer et vers l’estran,
on se tourne et on scrute l’eau du danger,
ainsi mon âme, encore en s’enfuyant,
se retourna pour contempler le pas
qui ne laissa jamais de survivant.

[…]

Ainsi de pont en pont, tout en parlant
de ce que chanter ma comédie n’a cure,
nous marchâmes ; et étions au sommet quand
nous vîmes, nous arrêtant, l’autre fissure
de Malebolge et les autres pleurs vains ;
et je la vis étonnamment obscure.
Comme dans l’arsenal des Vénitiens
bouillonne en hiver une poix tenace,
pour calfater les bateaux en déclin –
car ne pouvant naviguer à la place
qui rénove son bois et qui radoube
les flancs du sien que trop voyager lasse,
l’un rivette à la proue, l’autre à la poupe,
l’un fait des rames et l’autre tord des liens,
qui la misaine et l’artimon retoupe –,
ainsi, non pas par feu mais art divin,
bouillait là-dedans une poix empâtée
qui de toutes parts engluait le ravin.
Je la voyais mais d’elle ne voyais
que des bulles que le bouillonnement
soulevait, gonflait puis faisait éclater.
Dante Alighieri, Enfer. La Divine Comédie, traduit de l’italien, préfacé et annoté par Danièle Robert, éd. bilingue, Actes Sud, 2016, 527 p., 25 €.

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Observations sommaires, à chaud :

Beaucoup de gérondifs (dès le 1er vers), presque une facilité, ou un tic d’auteure ; alternance 10 / 11 [comme JcV 2014] mais non réglée (par ex. au ch. I : 2 7 10 15 24, soit 5 fois sur 9 tercets) ; bien sûr, sens « gauchi » pour trouver la rime (« route… gauchie » :: « vie » dès le 1er tercet) ; rime du reste approximative, voir « radoube :: poupe » (ce qui, en soi, ne serait pas gênant, mais ne paraît guère contrôlé ici) ; jeu des diérèses un peu au hasard (ainsi, au 7ème tercet, il semble y avoir : « quiète » mais « inqute », sans que l’on puisse d’ailleurs en être sûr); inversions gratuites (ses épaules je vis)… enfin, toujours pour la rime, certains mots sont des calques de l’original (ainsi « retoupe » au ch. XXI, v. 15, n’est pas dans le TLFI mais seulement – terme de poterie, peut-être apparenté à toupie / toupier “tourner” – dans les anciennes éditions du Littré). Plus grave pour qui lit de la poésie, ancienne et moderne, le rythme lui-même est sacrifié à l’envahissante rime : les vers de 5 + 5 sont aussi gênants, pour Dante, que les alexandrins de certaines versions françaises traditionnelles (ainsi : « où cette vallée – avait abouti », « bouillonne en hiver – une poix tenace » etc.). Saluons le tour de force, çà et là réussi et, comme ont aussitôt admiré des journalistes, « entraînant ». Mais faut-il vraiment tenter de rendre à tout prix – comme l’avait fait encore, rappelons-le, K. Micevic en 1998 – la rime par des rimes, ces clochettes du « terrible concert pour oreilles d’âne » (P. Éluard, Donner à voir) ? Enfin, une remarque annexe, la couverture conviendrait à un panneau “cave canem”.

 

Une référence utile, pour aller plus loin :

Jean-Charles Vegliante, Quel Dante en français aujourd’hui ? – Pour une philologie des traductions, « Dante » X, 2013, p. 79-87.

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FRONTiere, MARches (19)

Un poète méconnu, dans une langue marginale ?

____________________________________________

Bien qu’il n’ait utilisé aucun « dialecte » ni langue minorée, Lorenzo Calogero a été à tous égards un écrivain di frontiera, encore mal diffusé dans son propre pays, en dépit même de quelques tentatives récentes de prétendue internationalisation de sa voix singulière. Quelques excellents travaux ont commencé à être publiés, dont la monographie de Caterina Verbaro I margini del sogno – La poesia di Lorenzo Calogero, Pisa, ETS, 2011. Nous avons, au sein du CIRCE, essayé de collaborer avec le site florentin de Villanuccia, et publié dans notre propre blog [Une autre poésie italienne] quelques beaux textes poétiques. Un certain nombre, parmi nous, ont également contribué à faire connaître ce poète profondément plurilingue. Ce n’est pas suffisant bien sûr, et cette petite contribution ne veut être qu’une pierre de plus, apportée en hommage à l’une des expressions les plus originales du milieu du XX° siècle italien, lequel a été lui-même tellement fécond et varié en poésie. Voici donc un texte assez « classique » dans l’itinéraire de Lorenzo Calogero, et sa tentative de traduction dans une langue assez réticente, en revanche, aux phénomènes di frontiera, comme l’on sait…

.   PERPENDICOLARMENTE A VUOTO

Perpendicolarmente a vuoto

tracce erano, limiti, e da questa parte

il vento, in prati ove non si odono

cose di cui non mi ricordo;

e sai quanto noioso un ramo

era e mi guida e dall’aria

mi divide che non amo. Più non riconosco

una larvata presenza di essere,

un’usanza di crescere e non basta:

se mi soffermo un poco un soffio

era già troppo e il resto. Sinuoso

e sveglio un vano respiro d’albero

corrompe me pure in una dolcezza varia.

Una levigatezza che apparve nello spazio

soffre il vuoto, il disordine, il discendere

dell’età morente. Un alito ricrebbe nella guazza.

.

I sottintesi richiami un respiro d’aria,

una solitudine già odono.

.

Nella nebbia, per quanto so

ora, come in questa, è partita

la tua presenza dalla grazia

come la sofferenza dalla veglia

del suo volo.

 

Perpendiculairement à vide

Perpendiculairement à vide

c’étaient traces, bornes, et de ce côté

le vent, en des prés où l’on n’entend aucune

chose dont je ne me souvienne ;

et tu sais combien gênait une branche

qui me guide et me sépare

de l’air, que je n’aime pas. Je ne reconnais plus

une présence larvée d’être,

une coutume de croître et cela ne suffit pas :

si je m’interromps un peu un souffle

était déjà de trop et le reste. Sinueuse

et éveillée une vaine respiration d’arbre

me corrompt moi aussi en une douceur diverse.

Une polissure qui apparaît dans l’espace

souffre du vide, du désordre, de la descente

de l’âge mourant. Une haleine à nouveau enfla dans la rosée.

.

Les rappels suggérés entendent déjà

une respiration d’air, une solitude.

.

Dans la brume, pour autant que je sache

à présent, comme en celle-ci, est départie

ta présence de la grâce

comme l’est la souffrance de la veille

de son vol.

 (JcV)

.

FRONTiere, MARches (18)

En attendant le mois de mai…

 

– Disputes, débats, tensons… et “genre”

Aux frontières de la langue de son époque, à la fois par le thème abordé (un amour que Dante, peut-être, aurait pu dire ensuite « hermaphrodite »*), la langue choisie – un curieux mélange de stylèmes recherchés et d’expressions triviales, proche des habitudes des poètes de la Magna Curia sicilienne parmi lesquels le place encore Spitzmuller – et surtout la forme métrique absolument originale, que l’on a sans doute un peu vite rapprochée du vieil alexandrin français (j’aurais là-dessus une tout autre hypothèse**), cette dispute ou contraste de Cielo ou Celi d’Alcamo avait sa place dans cette série, bien qu’elle n’ait pas vraiment l’allure d’un texte minoré (ni même dialectal). La décélération en descente ou en glissade, à l’hémistiche, permet de seconder la gestuelle verbale et la forte théâtralité de la composition, qui n’allait pas échapper à un jongleur tel que Dario Fo. Comme d’habitude, c’est d’abord par la forme – moins convenue dans les vers doubles (certes proches quand même du vénérable trimètre évoqué ci-dessus), davantage rassurante dans les décasyllabes terminaux – que la traduction essaie de rendre compte matériellement de cette singularité. Une invention assez réussie de Cielo, en tout cas, pour avoir trouvé des imitateurs dès le siècle suivant, et puis devenir relativement populaire ou du moins commune, sous la variante dite martelliana (S. Cammarano : Invan tentò la misera  –  fermarsi e benedirmi), celle-là, oui, d’inspiration française.

Cielo d’Alcamo

 

Contraste

« Rosa fresca aulentis[s]ima… »

– Rose fraîche odorante qu’     on voit quand vient l’été,                        1

les dames te désirent       pucelles et mariées :

ôte-moi de ces flammes s’      il plaît à ta bonté ;

pour toi je n’ai déduit, la nuit, le jour,

toujours pensant encore à vous, Ma Dame.                                            5

.

– Si de moi te tourmentes-t’      folie te le fait faire.

Tu pourrais la mer rompre,      semer dedans les airs,

les avoirs de ce siècle [en]      entier les amasser :

tu ne pourrais avoir moi en ce monde ;

plutôt le chef avant me ferai tondre.                                                      10

[…]

[Texte de l’éd. Contini, Poeti del Duecento, Milano-Napoli, Ricciardi, 1960 (t. I) ;
des lecteurs plus récents voient le second hémistiche du v. 7 comme
“avanti asemenare” (avant de semer, avec un double sens obscène).]

– – – – – – – – – – – – – – – –

Note : Sur le très discuté vers 2, voir par ex. Bonagiunta Orbicciani da Lucca, Ballata III : “Maritate e pulselle / di voi son ’namorate / pur guardandovi mente: / gigli e rose novelle, / vostro viso aportate / sì smirato e lucente!” (éd. A. Menichetti, Galluzzo 2012), à savoir : Marïées et pucelles / de vous sont amoureuses / rien qu’à vous regarder : / lis et roses nouvelles, / tel est votre visage / si brillant éclairé ! Et comparer : G. R. Ricci, L’interpretazione rimossa – I primi due versi del Contrasto di Cielo d’Alcamo, Firenze, Quaderni di Gazebo, 1999. Ici, “rosa” est bien sûr métaphore globale, mais aussi avec synecdoque (du sexe féminin), et métonymie un peu plus originale (associée à l’acte sexuel – conçu comme fonctionnel) : union d’images complexes reliées, ainsi que le dira plus tard Rabelais à propos de la mentula masculine, par naturelle « colliguance » (Quart Livre, Prologue : « ô belle mentule, voire diz ie, memoire. Ie solœcise souvent en la symbolization & colliguance de ces deux motz »). Le “genre”, une fois encore, semble compter assez peu.  

Plus explicite, Rambaud de Vaqueiras (une des sources probables de Cielo), après avoir vanté la beauté « Fresca com rosa en mai » de la Génoise, prie celle-ci « Qe voillaz q’eu vos essai, / Si cum provenzals o fai,     qant es poiaz », autrement dit qu’elle veuille bien constater comment est fait un Provençal quand il est puissant.

Pour ce qui est de la forme, sans aucun doute originale, on lui comparera cette plus modeste ciciliana (peut-être dérivée) connue comme « Lévati dalla (mia) porta » depuis sa publication au XIXe siècle par Carducci (Cantilene e ballate). La traduction suit les mêmes principes que ceux exposés plus haut :

Dame

            Ôte-toi de ma porte…

                                                       (etc.)

Amant

            Madame, ces paroles

                                               par dieu ne me les dis.

            Tu sais que chez toi vins-je

                                                         non pour être parti.

            Lève-toi, belle, et ouvre-m

                                                        à me laisser venir ;

            ensuite ordonneras.

 

Dame

            Si tu me donnais Tràpane,

                                                       Palerme avec Messine,

            ma porte ne t’ouvré-je

                                                 si me faisais reïne.

            Si mon mari entend-ce

                                                  ou cette mal-voisine,

            morte détruite m’as.

                                                                              (etc.)

 

 [tr. JcV]

 


* Je me permets de renvoyer à ma lecture du chant xxvi du Purgatoire, dans la Postface à La Comédie – Poème sacré (prés. et trad. J.-Ch. Vegliante, bilingue), Paris, Gallimard ‘poésie’, 2012, p. 1219-22.

** Voir à présent : Quasimodo (et Cielo d’Alcamo), hypothèse andalouse. (nov. 2013).

..

Ancora un pizzico di Belli… (FRONTiere, MARches 15)

Solo per far seguito alle elezioni (sì, elezioni ci furono, come se non bastassero le papaline dimissioni), vedi Post del [12 febbraio 2013] :

Le cariche nove

Che scombussolo, eh? che mmutazione!

Da quarche ggiorn’impoi dove t’accosti

nun trovi ppiú ggnisuno a li su’ posti;

…… e chi pprima era Erode oggi è Nerone.

Si cqua ddura accusí nemmanco l’osti

faranno ppiú l’istessa professione,

ché cqui adesso oggni sceto de perzone

…… sfodera li su’ meriti anniscosti.

Preti, sbirri, prelati, mozzorecchi,

spie, cardinali, ggiudisci, copisti,

…… te li vedi frullà come vvertecchi.

Spiggneno tutti, e vann’avanti, vanno;

ma in tanti pipinari e acciaccapisti

…… chi ssa ar Papa che impiego je daranno?

                                                    .     G. G. Belli, 1847

Les nouvelles charges

Quel boul’versement, hein ? Quell’ mutation !

Depuis quelques jours, où que tu t’avances,

tu ne trouv’s plus personne à sa vraie place ;

           et qui était Hérod’, le v’là Néron.

Là, si ça continue, mêm’ les tauliers

ne voudront plus faire leur profession,

car chaque genre de population

           se glorifie de mérites cachés.

Prêtres, sbires, prélats, coupe-goussets,

espions, cardinaux, jug’s, et mêm’ copistes,

            tu les vois tournoyer comm’ des totons.

Ils poussent tous les autr’s et se propulsent ;

mais dans ces fourmilièr’s écrase-pieds,

            qui sait au Pap’ ce qu’ils vont lui trouver ?

.

                                                                         (JcV)

.

– Voir aussi, à présent (déc. 2013) :  G. Gioachino Belli. Un poète romain témoin du XIXe siècle dans l?Italie pré-unitaire

FRONTiere, MARCHes (8)

Nous avons appris que la poésie italienne paraît en langue vulgaire, après quelques rares textes proches de prières ou de versets bibliques, comme poésie d’amour, selon l’ancien modèle provençal, en Sicile. Or, voici qu’un parchemin retrouvé il y a déjà quelques années dans les Archives de l’Archevêché de Ravenne (le 11 518 [ter) et récemment édité par Alfredo Stussi vient bouleverser nos connaissances. Le manuscrit peut être daté entre 1190 et 1210 – vingt ans au bas mot avant le premier sonnet de Giacomo da Lentini – et il appartient à l’aire des Marches (ce qui convient parfaitement à notre rubrique). Comme l’écrivait Segre peu de temps après sa publication, “Le coordinate della nostra letteratura vanno riviste” (Corriere della Sera, 22 07 1999). Sans doute, la centralité de la langue siculo-toscane, puis toscane et florentine illustre, est-elle pour le moins à nuancer, au profit d’aires dites périphériques (« Anconitane Marchie » par exemple : De Vulgari Eloquentia, I, XI), d’autant que certains traits de ce texte vénérable [apparemment hybridé par suite de probables et banales retranscriptions],  sont plutôt septentrionaux, majoritairement de la basse plaine du Pô d’après Stussi lui-même.

. . .

1
1
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20
30
40
50
Quando eu stava in le tu’ cathene,
oi Amore, me fisti demandare
s’eu volesse sufirir le pene
ou le tu’ rechiçe abandunare,
k’ènno grand’e de sperança plene,
cun ver dire, sempre voln’andare.
Non [r]espus’a vui di[ritamen]te
k’eu fithança non avea niente
de vinire ad unu cun la çente
a cui far fistinança non plasea.
.
Null’om non cunsillo de penare
contra quel ke plas’al so signore,
ma sempre dire et atalentare,
como fece Tulio, cun colore.
Fùçere firir et increvare
quel ki l’è disgrathu, surt’enore:
qui çò fa non pò splaser altrui,
su’ bontathe sempre cresse plui,
çogo, risu sempre passce lui,
tute l’ure serv[e] curtisia.
.
Eu so quel ke multo sustenea
fin ke deu non plaque cunsilare;
dì ne notte, crethu, non durmia,
c’ongni tempu era ’n començare.
.   .  / sì m’av[e]a p[o]sto in guattare.
Co’ ’n me braçe aver la crethea,
alor era puru l’[abra]çare;
mo son eu condutto in parathisu,
fra [su’] braçe retignuthu presu,
de regnare sempre su[n] confisu
cun quella k’eu per la [av]er muria.
.
Feceme madonna gran paura
quando del tornar me cons[e]llava
[dicen]te: «De ro[m]orç no ve cura».
[Se ratta] la gente aplan[ta]va
[. viande . .que]the [s]enti[e] l’ura
ka s’ella cun gran voce c[ri]thava
quando ’lu povol multu se riavesse
contra ’l parlathor se rengrochiss[e]
de[l] mal dir se [da] ella custothisse,
si fa[r]ò eu per la plana via.
.
D[..e..i] k[e], [Amo]re tego,
teve prego, non me smentegare.
[ka  sol  .  .  .  .  .le c’]abi sego
o ria morte [tor.] e supor[t]are
[.  .  .  .  .  .  .] de av[e]r mego,
ne cun lei fi’ s[a]ço co[n]tr’andare
[pe]l [l]assar la d[ase] non so cui.
Fals’è l’amor ke n’eguala dui
[et] eu [so] ko[sì servent’]a vui,
como fe’ Parise tuttavia.
 Quand j’étais entravé dans tes chaînes,
 oh Amour, tu m’as mandé de dire
 si j’acceptais de souffrir le martyre
 ou renoncer à tes munificences,
 qui grandes sont et pleines d’espérances,
 à dire vrai, toujours voulant aller.
 Je ne vous répondis droitement,
 car de vraie confiance n’avais mie
 de pouvoir m’unir à cette gente
 à qui ne plaisait point trop de hâte.
.
 À nul je ne conseille de peiner
 contre ce qui agrée à son seigneur,
 mais toujours dire et suivre son désir
 comme fit Tullius avec talent.
 Éviter de blesser en reproches
 si on n’est pas en grâce, procure honneur :
 qui le fait, à nul ne peut déplaire,
 sa faveur sans cesse va s’accroître,
 les jeux et les ris toujours le comblent,
 servant à toute heure courtoisie.
.
 Je suis celui qui beaucoup supportait
 jusqu’à ce qu’il plut à dieu de m’aider ;
 jour et nuit, ma foi, ne dormais pas,
 car chaque fois je restais en suspens.
.
 Où je croyais l’avoir dans mes bras,
 alors elle était pure, mon étreinte ;
 ores me vois rendu au paradis,
 entre ses bras retenu prisonnier,
 et bien assuré d’être toujours
 avec celle dont, pour l’avoir, mourais.
.
 Ma dame m’a grandement fait peur
 quand elle disait de retourner
 car “Aux calomnies point de remède”.
 Si vite la gente s’apaisait
 en accueillant de douces paroles,
 car dès qu’elle invoquait fermement
 que le peuple se reprenne en tout
 et s’en prenne plutôt au médisant,
 lui accordant d’être de bonne foi,
 ainsi ferai-je moi bien simplement.
.
 De tous ceux, Amour, qui sont à toi,
 je t’en supplie, ne m’exclus jamais,
 car seule vaut la vie avec elle,
 et sinon recevoir vilaine mort.
 [ … ni ] de l’avoir avec moi,
 ni de se mettre contre serait sage
 si quelqu’un disait de la laisser.
 Faux est l’amour qui l’un l’autre n’égale
 et c’est ainsi que je veux vous servir,
 comme à jamais l’on vit faire Pâris.

(De: Alfredo Stussi, «Versi d’amore in volgare tra la fine del secolo XII e l’inizio del XIII», Cultura neolatina, 69, 1999, pp. 1-69).

[Tullius n’est autre que Cicéron, auteur en particulier du De optimo genere oratorum.]

JcV

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Voir aussi, mise en musique :

http://www.youtube.com/watch?v=P5PLC6Q8DQM

. . . . . .

FRONTiere, MARCHes…

Au delà de « la merveilleuse diversité des langues et dialectes italiens » (G. Rohlfs), y compris bien sûr leurs nombreuses variations dans le monde de l’ancienne – et  de la nouvelle – émigration, le long des marches de la péninsule, aussi bien du côté maritime (Malte, Corse) que vers les montagnes du nord (Suisse) et de l’est (ex-Yougoslavie), toute une infinie gradation, du plus proche au radicalement différent, offre de riches motifs de réflexion sur les processus d’unification et de différenciation linguistiques, ainsi que sur la complexité de l’identité personnelle et culturelle. Les influences, phénomènes d’adstrat et contaminations, se produisent bien sûr dans les deux sens. En particulier, puisque nous sommes un département d’Etudes Italiennes et Roumaines, le cas de l’istro-roumain nous a semblé susceptible d’ouvrir un champ d’observation intéressant, y compris dans une perspective diachronique – si l’on pense, entre autres approches de la grande tradition historiciste, au cas de Tommaseo. Cela, pour commencer.

Les très divers parlers « nationaux » péninsulaires, y compris ceux de l’italien parlato-scritto populaire régional, ne seront pas oubliés pour autant. A’ suivre…

(JcV)

 Présentation générale :

http://www.istro-romanian.net/articles/art921105.html

      Carte (Istrie et Krk, « Veglia ») :

http://cubreacov.files.wordpress.com/2010/10/istroromani.jpg

                             Pour d’autres informations :

http://www.orizonturiculturale.ro/ro_intalniri_Emil-Petru-Ratiu-interviu.html

Une illustration :

Gabriel Vretenar (né 1984 à Noselo-Susnievita « Valdarsa »), ãl nascut în anu 1985 la Noselo.

Me Istra  /  « Mon Istrie »    

Tornaves me ãn Istra                                   Je m’en retourne en Istrie
Lu pemintu nascut                                       à ma terre natale
Lu braidile şi nìivele                                     aux campagnes, aux champs,
Lu bosche zelene.                                       aux vertes forêts.

Hmo ãn Istra                                                Maintenant en Istrie
Io me tornaves                                             oui je m’en retourne :
Domata besada                                           un parler domestique
Şi cãnãtu che avdu.                                    et un chant que j’entends.

Tornaves me ãn Istra                                  Je m’en retourne en Istrie
An mai musat crai                                       au pays le plus beau
Iuva potocu suma                                       où le ruisseau murmure
Şi pulìi cântu.                                              et chantent les oiseaux.

Ăn irima ai fost                                            En mon cœur, tu fus
Vaica lìubita,                                               toujours chérie,
Nicad utata                                                 jamais oubliée
Muşoia Istra ma.                                         ma belle Istrie.

De : Scrisore cãtre fraţ Rumer, Asociaţia Culturale lu Istro-Rumeni « Andrei Glavina », Triest, 1997

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Archive :  Deux nos spéciaux de la revue « Les Langues Néo-Latines » (LNL 241 & 253), 1982-1985, Quelques autres Italies. Voir aussi plusieurs nos de l’excellent trimestriel « micRomania » (Belgique). Tous évidemment présents dans notre bibliothèque de département.