FRONTiere, MARches – P.S.

Philothei Iordani Bruni nolani Cantus circæus

                      Une autre langue couramment utilisée, sinon ‘courante’ dans la péninsule italienne, au moins jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, était le latin moderne. Des poètes modernes et contemporains, par ailleurs, ont écrit (et non banalement traduit) dans cette langue, de Pascoli à Sovente, pour n’en citer que deux… Voici, à titre de simple illustration, le Chant de Circé, sorte d’introduction poétique au traité ésotérique et mnémonique de même titre, publié à Paris en 1582 par E. Gilles pour le compte de Giordano Bruno alors absent de la capitale. En son nom, J. Regnault dédie ce livre au chevalier Henri d’Angoulême, grand Prieur de France et Gouverneur de Provence, demi-frère du roi Henri III : « Ad Altissimum Principem Henricum d’Angoulesme, magnum Galliarum Priorem, in Provincia Regis locumtenentem, &c. », comme on lira ci-dessous.

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[Voir, sur l’ouvrage lui-même : M. Matteoli – R. Sturlese, Il canto di Circe e la ‘magia’ della nuova arte della memoria del Bruno, Atti « La magia nell’Europa moderna » a cura F. Meroi, Florence, Olschki, 2007.]

Visurus magam magni solis filiam,
            Pour voir la magicienne fille du grand soleil

His procedens é latebris,
                          T’avançant hors de ces lieux clos

Ibis Circêum liber in hospicium,
                Tu iras librement au séjour circéen

Haud arctis arctis clusum terminis.           Non confiné par d’étroits confins.

Balantes oues, mugientes & boues,
           Bêlants moutons, bœufs mugissants,

Crissantes hoedorum patres
                       Et bondissants géniteurs de chevreaux,

Visurus, vniuers’ & campi pecora,
              Pour les voir ainsi que le bétail des champs

Cunctasque syluæ bestias.                         Et tous les fauves de la forêt, tu iras.

Concentu vario errabunt cæli volucres,
      Les volatiles mettront leur concert dans l’air,

In terra, in vnd’ in aere.
                               Parcourant le ciel, la terre et les ondes.

Et to dimittent illæsum pisces maris,
           Mais les poissons de la mer te laisseront

Naturali silentio;                                           Passer sans rompre leur silence habituel.

Tandem caueto, quando domum appuleris,
  Attention pourtant, près de la demeure,

Inuenturus domestica:
                                    Quand tu voudras retrouver les familiers :

Namque antè fores, aditumqu’ ant’ atrii,
       Car devant le seuil, juste avant l’atrium,

Limosum se præsentans                                Tout boueux t’apparaîtra

Occurret porcus, cui si forté adhæseris:
    Courant le porc, dont si trop près tu approches,

Limo, dentibus, pedibus:                            De boue, des dents, des pieds

Mordebit, inquinabit, inculcabit,
                  Il te mordra, te souillera, te piétinera,

Et grunditu t’ obtundet.                               Et de son grognement t’assourdira.

Ipsis in foribus, in adituqu’ atrii,
                 Dans l’entrée, sur le seuil même,

Moraus genus latrantium:
                         L’espèce des bêtes aboyeuses

Molestum fiet baubatu multiplici,
              Te submergera de hurlements multiples

Et faucibus terribile.                                  Et t’effraiera de toutes ses gueules.

Hoc ni desipias, & nisi desipiat,
                  Si cela ne t’affole ni ne les rend fous,

Metu dentis, & baculi,
                                 Craignant leurs crocs, eux ton bâton,

Te non mordebit, ipsum non percuties,
      Ils ne te mordront pas, toi ne les frappe pas,

Perges, nec te præpediet.                          Mais va de l’avant, ils ne s’opposeront pas.

Quæ cum solerti euaseris industria,
             Ces épreuves brillamment surmontées,

Interiora subiens :
                                         Poursuivant alors vers l’intérieur,

Solaris volucer to gallus excipiet,
                 Le solaire volatile, le coq, t’accueillera

Solis committens filiæ.
                                  Pour te présenter à la fille di soleil.

(tr. JcV)

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FRONTiere, MARches (20) : in memoriam

Assunta Finiguerra (San Fele – Potenza, 1946/2009)

Une voix d’insurrection, reconnaissable entre toutes, et la capacité rare de « créer des liaisons audacieuses, inhabituelles » entre des mondes et des idées qui semblaient très loin les uns des autres, en des « comparaisons surprenantes et parfaites » (Milo De Angelis, 2006), dans une langue archaïque, pas très éloignée de celle réinventée par Albino Pierro (voir ici même, chronique n° 6). Encore donc, le Sud extrême, dont peut-être les résultats poétiques les plus authentiques sont davantage liés à la langue des réalités humaines et naturelles locales, longuement façonnées par l’histoire (flux et stase inséparablement), que dans des régions plus proches des centres du pouvoir (Rome, Milan, Florence…). – Question ouverte, comme le savent tous ceux qui se sont occupés de Littérature en refusant de la couper de ses racines anthropologiques et, au sens vaste, politiques profondes. Peu après sa mort, Carla Saracino lui rendait un hommage ému en ces termes : « Il lamento della Finiguerra è un canto guerriero e non può conoscere lo spreco. Lo sprecoè il feticcio negativo dell’autrice, il Maligno da abbattere; la dispersione è la passione da recidere. Assunta Finiguerra mira alla composizione di uno stato della sazietà » (site la poesia e lo spirito, mars 2010). Rien d’étonnant à ce que la présence du divin – plus souvent malmené, interpellé, nié qu’adoré ou encensé – soit perceptible dans presque tout son œuvre poétique passionné et transitif, indépendamment de précises manifestations religieuses. Quelques jalons dans sa production publiée : Puozze arrabbià, Bari 1999, Rescidde, Zona ed. 2001, Questo dolore che mangia, Voci della Luna (Poesia) 2009, Scurije, 2010 (LietoColle).

Quelques textes :

                                                                      

Veulent me voir morte, les gens                                                            

veulent que je respire plus

parce que ma respiration

dérange le soleil,

ce soleil que tous appellent père

et que personne n’a jamais vu.

Morte, sept pieds sous terre

comme ça je ne gêne plus

tous ceux que j’ai crus amis

et qui ont mis la main sous leur cœur

pour attraper les larmes

sans cesse encore répandues.

 

Mais moi je meurs pas

je suis de méchant fer

j’ai tout rouillés

le ventre, le sang, le cœur,

ce cœur assassiné

écrasé sous le maillet des jours,

réduit comme peau d’âne.

 

S’il est âne

c’est le destin qui l’a voulu,

dans la course avec la vie resté en arrière

et le soleil n’a pas vu ses larmes

elles sont arrivées en eau bénite

dans leur ciel qui ne croit pas aux idiots.

 

Il pleure, oh s’il pleure, l’âne !

même quand il y a des marguerites

qui fleurissent dans le mois de Marie,

le mois des roses,

mais toujours des fleurs d’âne…

 

aussi personne ne sait sa douleur

quand il rêve de la mort

et la voit belle comme une étoile,

comme une comète,

mais la peur l’abat

et si seulement il faisait vite jour, dit-il,

pour respirer encore et déranger le soleil !

 

                                            [1996, Puozze arrabbià, Bari, La Vallisa, 1999]

 

 

I fuoche de novembre só appecciate  .              cu na viulenze ca me mbaurissce   

resorge palummelle e mmóre cane

nda na vijanove ca nun téne anzute

Oje mamma mije e vita benedette

appene tocche fierre nassce viende

m’accerchje cume fosse delinguende

me daje a bbeve miére fatte acite

Me só stangate de èsse n’impotende

si mette r’asscedde fazze mala fine

nun póte vuluà chi nun pusséde abbuole

chi scarpe de cemende porte e piede

nghiuvuate nderre reste ósce e ssembe

ósce e ssembe spere ca Dije nge sije

 

 

 

 

Les feux de novembre sont allumés       .   avec une violence qui me fait peur

je renais tourterelle et meurs chien

dans une ruelle qui n’a pas d’issue.

Ô ma mère, ma vie bénie,

dès que je touche du bois se lève un vent

qui m’entoure comme si j’étais coupable,

me donne à boire un vin tourné acide.

Je suis fatiguée d’être sans pouvoir,

s’il me pousse des ailes je finirai mal,

il ne peut voler celui qui n’a le vol,

qui porte aux pieds des souliers de ciment

restera pour toujours cloué à terre,

espérant chaque jour que Dieu existe.

 

                 . “Questo dolore che mangia”,

.           ………… Le Voci della Luna, 2009

 

 

 

finiguerra 

 

 

Je peux pas dire le nom de qui j’aime

vie ou mort c’est la même chose

sang de Dieu ou jardin de roses

ou ciguë qui empoisonne le plat.

Tu veux trop en savoir, que te dire ?

Il m’aime quand on est au lit,

et puis il me voit à nouveau comme la chouette

qui dort dans une bulle de savon.

Je peux encore me sentir femme

si en chandelle sur l’autel je me consume

et si, orgueil vaincu par la fumée,

agite pieds et mains la marionnette ?

 

                                                                                                    (tr. JcV)

 

 

 

FRONTiere, MARches (18)

En attendant le mois de mai…

 

– Disputes, débats, tensons… et “genre”

Aux frontières de la langue de son époque, à la fois par le thème abordé (un amour que Dante, peut-être, aurait pu dire ensuite « hermaphrodite »*), la langue choisie – un curieux mélange de stylèmes recherchés et d’expressions triviales, proche des habitudes des poètes de la Magna Curia sicilienne parmi lesquels le place encore Spitzmuller – et surtout la forme métrique absolument originale, que l’on a sans doute un peu vite rapprochée du vieil alexandrin français (j’aurais là-dessus une tout autre hypothèse**), cette dispute ou contraste de Cielo ou Celi d’Alcamo avait sa place dans cette série, bien qu’elle n’ait pas vraiment l’allure d’un texte minoré (ni même dialectal). La décélération en descente ou en glissade, à l’hémistiche, permet de seconder la gestuelle verbale et la forte théâtralité de la composition, qui n’allait pas échapper à un jongleur tel que Dario Fo. Comme d’habitude, c’est d’abord par la forme – moins convenue dans les vers doubles (certes proches quand même du vénérable trimètre évoqué ci-dessus), davantage rassurante dans les décasyllabes terminaux – que la traduction essaie de rendre compte matériellement de cette singularité. Une invention assez réussie de Cielo, en tout cas, pour avoir trouvé des imitateurs dès le siècle suivant, et puis devenir relativement populaire ou du moins commune, sous la variante dite martelliana (S. Cammarano : Invan tentò la misera  –  fermarsi e benedirmi), celle-là, oui, d’inspiration française.

Cielo d’Alcamo

 

Contraste

« Rosa fresca aulentis[s]ima… »

– Rose fraîche odorante qu’     on voit quand vient l’été,                        1

les dames te désirent       pucelles et mariées :

ôte-moi de ces flammes s’      il plaît à ta bonté ;

pour toi je n’ai déduit, la nuit, le jour,

toujours pensant encore à vous, Ma Dame.                                            5

.

– Si de moi te tourmentes-t’      folie te le fait faire.

Tu pourrais la mer rompre,      semer dedans les airs,

les avoirs de ce siècle [en]      entier les amasser :

tu ne pourrais avoir moi en ce monde ;

plutôt le chef avant me ferai tondre.                                                      10

[…]

[Texte de l’éd. Contini, Poeti del Duecento, Milano-Napoli, Ricciardi, 1960 (t. I) ;
des lecteurs plus récents voient le second hémistiche du v. 7 comme
“avanti asemenare” (avant de semer, avec un double sens obscène).]

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Note : Sur le très discuté vers 2, voir par ex. Bonagiunta Orbicciani da Lucca, Ballata III : “Maritate e pulselle / di voi son ’namorate / pur guardandovi mente: / gigli e rose novelle, / vostro viso aportate / sì smirato e lucente!” (éd. A. Menichetti, Galluzzo 2012), à savoir : Marïées et pucelles / de vous sont amoureuses / rien qu’à vous regarder : / lis et roses nouvelles, / tel est votre visage / si brillant éclairé ! Et comparer : G. R. Ricci, L’interpretazione rimossa – I primi due versi del Contrasto di Cielo d’Alcamo, Firenze, Quaderni di Gazebo, 1999. Ici, “rosa” est bien sûr métaphore globale, mais aussi avec synecdoque (du sexe féminin), et métonymie un peu plus originale (associée à l’acte sexuel – conçu comme fonctionnel) : union d’images complexes reliées, ainsi que le dira plus tard Rabelais à propos de la mentula masculine, par naturelle « colliguance » (Quart Livre, Prologue : « ô belle mentule, voire diz ie, memoire. Ie solœcise souvent en la symbolization & colliguance de ces deux motz »). Le “genre”, une fois encore, semble compter assez peu.  

Plus explicite, Rambaud de Vaqueiras (une des sources probables de Cielo), après avoir vanté la beauté « Fresca com rosa en mai » de la Génoise, prie celle-ci « Qe voillaz q’eu vos essai, / Si cum provenzals o fai,     qant es poiaz », autrement dit qu’elle veuille bien constater comment est fait un Provençal quand il est puissant.

Pour ce qui est de la forme, sans aucun doute originale, on lui comparera cette plus modeste ciciliana (peut-être dérivée) connue comme « Lévati dalla (mia) porta » depuis sa publication au XIXe siècle par Carducci (Cantilene e ballate). La traduction suit les mêmes principes que ceux exposés plus haut :

Dame

            Ôte-toi de ma porte…

                                                       (etc.)

Amant

            Madame, ces paroles

                                               par dieu ne me les dis.

            Tu sais que chez toi vins-je

                                                         non pour être parti.

            Lève-toi, belle, et ouvre-m

                                                        à me laisser venir ;

            ensuite ordonneras.

 

Dame

            Si tu me donnais Tràpane,

                                                       Palerme avec Messine,

            ma porte ne t’ouvré-je

                                                 si me faisais reïne.

            Si mon mari entend-ce

                                                  ou cette mal-voisine,

            morte détruite m’as.

                                                                              (etc.)

 

 [tr. JcV]

 


* Je me permets de renvoyer à ma lecture du chant xxvi du Purgatoire, dans la Postface à La Comédie – Poème sacré (prés. et trad. J.-Ch. Vegliante, bilingue), Paris, Gallimard ‘poésie’, 2012, p. 1219-22.

** Voir à présent : Quasimodo (et Cielo d’Alcamo), hypothèse andalouse. (nov. 2013).

..

FRONTiere, MARches (17)

Elegia giudeo-italiana (XII sec.)

La Elegia del XII secolo è il più antico testo in dialetto giudeoitaliano, il cosiddetto ‘latino’, oggi noto come italkian, ma ormai per lo più estinto. Elegia composta sul motivo (e la forma) di Tissather le-allem, anche per il metro, abnorme da ogni uso italiano. La lingua – ma soprattutto l’uso di alcuni stilemi caratteristici – sarebbe quella delle Marche meridionali (Cassuto).

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La ienti de Sïòn plange e lutta;

dice: «Taupina, male so’ condutta

em manu de lo nemicu ke m’ao strutta ».

 

La notti e la die sta plorando,

li soi grandezi remembrando,

e mo pe lo mundu vao gattivandu.

 

Sopre onni ienti foi ‘nalzata

e d’onni emperio adornata,

da Deo santo k’era amata.

 

E li signori da onni canto

gìanu ad offeriri a lo templo santo,

de lo grandi onori k’avea tanto.

 

Li figlie de Israel erano adornati

de sicerdoti e liviti avantati,

e d’onni ienti foro ‘mmedïati.

 

Li nostri patri male pinzaru,

ke contra Deo revillaru:

lu beni ke li fici no remembraro.

 

Pi quisto Deu li foi adirato,

e d’emperiu loro foi caczato,

ka lo Soo nome àbbero scordatu.

 

 

 

Tanto era dura loro signoria,

la notte prega ·dDio ke forsi dia,

la dia la notti, tanto scuria.

 

Ki bole aodire gran crudeletate

ke addevenni de sore e frate,

ki ‘n quilla ora foro gattivati?

 

Ne la prisa foro devisati:

ki abbe la soro e·cki lo frate;

e ‘n gattivanza foro menati.

 

 

 

En quillo planto s’àbbero aoduti,

e l’uno e l’altro conosciuti:

«Soro e frati, ovi simo venuti?».

 

E l’uno e l’altro se abbraczaro,

e con grandi planto lamentaro,

fi’ ke moriro e pasmaro.

 

Quista crudeli ki aodisse,

ki grandi cordoglio no li prindisse

e grande lamento no ne facisse.

 

 

lo santo Too nome bendicenti.

Le peuple de Sion pleure et a deuil ;

il dit : « Malheureux, me voilà livré

aux mains de l’ennemi qui m’a détruit. »

 

La nuit et le jour il reste à pleurer,

en se remémorant sa grandeur,

alors qu’il vit esclave par le monde.

 

J’ai été élevé sur tous les peuples

et orné de toute la puissance,

car de Dieu très-saint j’étais aimé.   

 

Et de toutes parts les bons seigneurs

venaient faire offrande au très-saint temple,

car il était tenu en grand honneur.

 

Les enfants d’Israêl étaient choyés,

par prêtres et lévites fort loués,

et parmi tous les peuples enviés.

 

Nos pères malignement pensèrent

quand contre Dieu ils se révoltèrent;

le bien qu’Il avait fait ils l’oublièrent.

 

Pour ce Dieu fut contre eux courroucé

et de leur empire ils furent chassés,

car Son nom ils avaient oublié.

 

                         […]

 

Leur soumission était tellement dure

que la nuit ils priaient Dieu qu’il fît jour,

et le jour la nuit, tant il était sombre.

 

Qui veut entendre quelle cruauté

arriva à une soeur et son frère,

qui en ce temps furent capturés ?

 

Mis en prison ils furent séparés :

tel eut la soeur et tel autre le frère,

et on les mena en captivité.

 

                   […]

 

Ils finirent par s’entendre, à leurs pleurs,

et par se reconnaître l’une l’autre:

« Sœur et frère, où en sommes venus ? »

 

Et l’un et l’autre, ils s’embrassèrent,

et par de grands pleurs se lamentèrent,

jusqu’à en mourir pâmés par terre.

 

Personne, entendant cette cruauté,

qui ne serait pris de grand tourment

et pousserait grandes lamentations.

 

                      […]

 

Ton très-saint nom toujours bénissant.

 

 Poeti del Duecento, a cura di Gianfranco Contini, Mil.-Napoli, R. Ricciardi ed. 1960.

(Trad. JcV)

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Les migrations racontées aux enfants…

La robe rouge de Nonna

Il n’y a pas d’âge pour plonger et (re)plonger dans ces albums qui, en quelques pages seulement, sont capables de nous faire voyager dans des interstices imaginaires pleins de possibles, et en même temps si denses de réalité.

Je parle bien sûr des albums jeunesse, jusqu’à il y a peu cantonnés aux étagères des crèches-garderies, et qui suscitent de plus en plus l’intérêt de nos spécialistes ès littérature. Car ils sont un outil merveilleux d’éducation, d’éveil et de sensibilisation, qui permet de véhiculer mille et une idées dans un format pourtant accessible à tous.

La robe rouge de Nonna, paru en janvier dernier chez Albin Michel Jeunesse, ne manque pas à cette double mission : il marque d’une part une approche inédite de l’histoire de l’immigration italienne en France, phénomène marquant qui intéresse depuis longtemps historiens et sociologues, qu’il aborde avec sérieux et pédagogie ; mais surtout, il nous la présente sous un jour nouveau, à travers le regard d’une petite fille fourmillant de questions et la riche palette, explosant de couleurs, d’une fresque engagée.

Nonna, pourquoi..

« Nonna, pourquoi tu ne chantes qu’en italien ? » Et Nonna de raconter à sa petite-fille curieuse son histoire, son enfance à l’époque des chemises noires, les humiliations et les brimades, et enfin, le départ… Réalités à peine simplifiées, évoquées avec des ellipses pudiques mais suggestives, soulignées par les illustrations de Justine Brax, qui en quelques traits seulement réussit à exprimer la joie, la douleur, la peur, la honte, la tristesse d’une histoire qui pourrait être celle de tant de nos ancêtres.

C’est en tous cas d’une histoire vraie, celle de la grand-mère d’Isabelle Chatelard, que Michel Piquemal s’est inspiré pour écrire cette histoire pour enfants qui s’inscrit cette fois non pas dans le temps suspendu des contes de fées, mais dans celui, sismique, de l’Histoire des totalitarismes et de l’émigration : la robe rouge de Nonna, chargée de symboles, sera cependant, comme pour Peau d’Âne et Cendrillon, le point de départ d’un renouveau.

On ne peut que vivement recommander, pour ses vertus didactiques et ses dessins magnifiques, la lecture de ce livre qui ravira petits et grands, et touchera profondément toutes celles et ceux dont l’enfance a été bercée par les chants et la tendresse d’une Nonna…

Mélanie Fusaro

[La robe rouge de Nonna, de Michel Piquemal, illustrations de Justine Brax, Albin Michel Jeunesse, Janvier 2013, 38 pages, 13,50 euros]

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Note : rappelons le « classique » du genre, le film MIMA de Philomène Esposito [1990], avec Virginie Ledoyen, pour lequel nous renvoyons à :  http://cedei.univ-paris1.fr/latrace5.htm et à notre « Gli italiani all’estero », tome IV, Ailleurs, d’ailleurs… (CIRCE, 1996). Dans ce film, à bien des égards précurseur, la petite Mima posait des questions plutôt à son nonno, mais la substance – et l’intérêt pour nous aujourd’hui – était comparable.

FRONTiere, MARches (16)

Benvenuto Lobina, poète sarde

Né à Villanova Tulo en 1914, mort à Sassari en 1993, Benvenuto LOBINA est surtout connu pour son roman consacré à sa région natale, Po cantu Biddanoa [Villanova], 1987 (n.lle éd. 2004), écrit en sarde campidanese avec des dialogues dans la variante locale sarcidanese. Mais il a publié des vers dès les années Cinquante, par ex. dans « La Nuova Sardegna » (en p. 3), et a reçu la consécration du prix Lanciano de poésie en 1975. Parfaite illustration des échanges latins « les uns par les autres », il a traduit également en sarde des écrivains hispano-américains. Un bon spécialiste de son oeuvre écrit, à propos du texte dont nous proposons le début ci-après : « Esprimere, esprimersi: questo manca ai vinti: e vinti li lascia. Questo è il tema dell’ultima canzone di Lobina, Canzoni nuraxi, dove l’idea – l’Idea – dei primi abitatori di questa terra ora disisperada, di quest’Isola non detta, non si è fatta parola, non si è affiancata all’abilità costruttiva dei giganti megalitici, perché non è stata accompagnata da fueddu’ de profetas, né da fueddu’ de dottus, né da conzillus, o semingiu o trastus; sì che le parole pur pronunciate non sono state compiute, e son rimaste fueddu’ non cumprius che era bregùngia lassai a i’ benidoris, perché parole solo “del pane, dell’acqua, del riparo” ».

Seulement à titre d’exemple, deux termes que l’on retrouve souvent ici : ‘nouraghe’ et ‘mot, parole’ : nuràke / favéddu (sarde central), nuràghe / faéddu (logudorese), nuràxi / fueddu (campidanese) – toscan ‘favella’ – Cf. M.L. WAGNER, La lingua sarda – Storia, spirito e forma, Bern, F. Verlag, 1951.

JcV

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Canzoni nuraxi

 

.    Cun custus fueddus ismenguaus, sordigosus, ispisteraus,

fueddus imprestaus, fueddus burdus, arestaus,

fueddus angariaus.

Cun custus fueddus trobius.

I.

.    Innantis fut s’idea.

Di aundi é benìa, s’idea, di aundi é benìa,

passendu a s’appràpidu maris di azzardu,

alluinada maris de luxi,

alas de bentu chi si pinnìgant in mesu celu,

e innoi, seguras, ’ndi càlant a fai cussòrgia?

Idea – alas de bentu, arrùndili arriscada,

sinnalis de grandesa a s’ora ’e movi

deidadis contrarias negau

t’ìant in bolu ’e storis, in is nuis

chi cuanta su soli;

accumpangiau

no t’ìanta fueddus de profetas

airaus po s’abbandonu,

ni fueddus de dottus, ni cunzillus,

ni semìngiu, ni trastus.

Ma candu, fatta tallu a prima arei,

poita no as postu po disfida

arrexìnis a is perdas de fundu,

arrexìnis chi éssinti che raju spaccau sa terra

e logu a logu cungiuntu

éssinti,

i òmini a òmini?

Poita no as prantau

sa rosa arrùbia chi spànnat contra su fogu,

sa rosa boxi e bandera

chi zérriat a sa sighìa de punta ’e is montis,

e denniunu dda bidi,

e denniunu dda ’ntendit,

e accùdit, accùdit?

Fueddu

poita no as intregau

a sa perda allisada disigiosa ’e scraffeddu,

abbandonada

che fémina chi no imprìngiat, in lettus de soli,

o interrada muda in is intragnas iscuriosas de sa terra,

muda

a is pregontas mias?

O fut bregungia

lassai a is benidoris is fueddus no cumprius

chi cumenzànta a pillonai in s’àiri noa

cun su ludu de is terras lassadas ancora piccigau?

Fut bregungia

lassai sceti is fueddus

de s’aqua, de su pani, de s’arreparu?

[…]

Chanson nouraghe

.    Avec ces mots humiliés, salis, fracassés,

ces mots d’emprunt, ces mots faussés, rendus sauvages,

ces mots opprimés.

Avec ces mots empêtrés.

I.

.    D’abord il y eut l’idée.

D’où est-elle venue, l’idée, d’où venue,

traversant à tâtons des mers de péril,

éblouie en mers de lumière,

ailes de vent qui s’assemblent en plein ciel,

descendant ici, sûres, et s’y installent ?

Idée – ailes de vent, hirondelle téméraire,

tout signe de grandeur à ton départ

te fut refusé par des dieux contraires

en vols de corbeaux, en noires nues

occultant le soleil ;

et ne t’accompagnèrent

ni paroles de prophètes

courroucés par l’abandon,

ni paroles de doctes, ni conseils,

ni don de semences, d’outils.

Mais une fois ta harde, ton premier troupeau fait

pourquoi n’as-tu pas fixé comme défi

des racines aux pierres de fondation,

racines qui comme un dard fendent la terre

et auraient conjoint un lieu

à l’autre,

un homme à l’homme ?

Pourquoi n’as-tu planté

la rose rouge qui s’ouvre contre le feu,

la rose voix et drapeau

qui sans cesse appelle du haut des montagnes,

et que chacun la voie

et chacun l’entend,

et accourt, accourt ?

Un mot,

pourquoi ne pas l’avoir confié

à la pierre polie, offerte au burin,

abandonnée

comme femme inféconde en des lits de soleil,

ou muette enfouie dans le ventre obscur de la terre,

muette

à ces questions miennes ?

Ou bien était-il honteux

de laisser à tes descendants des mots inachevés

qui commençaient à bourgeonner dans l’air neuf

encore tout poissés de la boue des terres quittées ?

Était-il honteux

de ne léguer que les mots

de l’eau, du pain, de l’abri ?

 (tr. JcV)

(*) D’autres poèmes en sarde – contemporain – dans le blog CIRCE (Antonella Anedda)

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FRONTiere, MARches (12)

Ida Vallerugo

Une découverte bouleversante que cette poésie, encore considérée (on se demande pourquoi) comme à la marge… dans les « Marches » effectivement, les bordures de la double homologation – académique et médiatique, de façon certes bien différente mais au bout du compte complices… Il ne s’agit pas de « poésie dialectale » mais de poésie en dialecte – ou en langue minorée si l’on préfère (et nous préférons) – selon l’ancienne distinction, toujours efficace, de P. V. Mengaldo.

Dans le site Samgha, Ivan Crico écrit :

I suoi versi, in quest’ardua varietà carnica di Meduno, dov’è nata e vive, si fanno strada, nella memoria, con una forza dirompente e comunicativa che, forse, può maturare soltanto tra le pareti invisibili, ma impenetrabili, di un isolamento ricercato, gelosamente custodito. Come vista da un previssuto al di là, da una morte in vita, la realtà solo allora si riversa, intera, nella parola. Il nitore dello sguardo capace di cogliere, in un solo verso, il respiro delle cose è quello dello sguardo che parte…

Nous avons retrouvé ce texte (également cité par Samgha) après de longues recherches à travers les labyrinthes (oh, Sanguineti ! – plutôt, lui, du côté de la poésie en idiolecte) et les mirages de la fée Google : mais après tout, la poésie doit, sous toutes ses formes, aussi se mériter. Marges, mirages… Je crois qu’au delà de ces quelques mots, il suffira de lire.

A’  Paris aussi, qui se croit encore au centre, la marge est visible à chaque coin de rue et essaie de courber des nuques noires ou blanches sous la “muàrt di ogni dì”, « la mort de chaque jour ». La poésie ne sert à rien, mais elle aide à sentir (et à utiliser) une langue moins contaminée par la mort, au moins sous forme de rêve :


file://localhost/Users/nuage/Desktop/vallerugo-foto-di-danilo-de-marco.jpg.

Il sum

Forc four la neif à già sipilit la cjera

borc suturnu di Hiroshima.

Forc a é gjà stada l’esplosion

e no i sin la memoria di no,

l’ultima sparìnt.

E tu, lotadora indurmidida, i tu sumiei.

Sul punt di Sydney il vint

a ti alcia i cjavéi neris scjampas ai fèrmos.

Onda! a ti clama lui.

Mari a ti clàmin i fis soravisus.

A pàssin lens i bastimìns, sunant

a cjàpin il larc, a son belgjà sparis.

A passa ta l’aga fonda to mari pensierosa.

“Mari, unmò viva a mi àn mitut fra i muars!”

Ridìnt i tu segni lajù fra li cjasi dal puart

la fignestra di cjasa vissìn al Macel Comunal

dulà che i becjers a regàlin retàis di cjar

ai canàis taliàns, grecos, spagnoi.

Da che fignestra il punt al é un svual.

La buera a na ti svea. Denant di te

mè Rigjna a ferma la so corsa. A cola.

 

Le rêve

Dehors peut-être la neige a enterré le monde,

bourg obscur d’Hiroshima.

Déjà peut-être a eu lieu l’explosion

et nous sommes la mémoire de nous,

l’ultime disparaissant.

Et toi, combattante endormie, tu rêves.

Sur le pont de Sydney le vent

emmêle tes cheveux noirs échappés aux épingles.

Vague ! t’appelle-t-il.

Mère, t’appellent les enfants survivants.

Passent de lents navires, à coups de sirènes

prennent le large, bien vite disparus.

Passe dans l’eau profonde ta mère pensive.

“Mère, encore vivante on m’a mise avec les morts !”

En riant, tu montres là-bas dans les maisons du port

la fenêtre chez toi, près des Abattoirs Communaux

où les bouchers donnent des morceaux de viande

aux gamins italiens, grecs, espagnols.

De cette fenêtre le pont est à une volée.

La bise ne te réveille pas. Devant toi

ma Reine elle arrête sa course. Tombe.

 

Ida Vallerugo, Mistral, Rovigo, ‘Il Ponte del sale’, 2010 (pref. F. Loi)

(JcV)

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Voir aussi : SAMGHA, que nous remercions.

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