Une « ottava» d’Amatrice

Une manière, certes modeste, d’adresser une pensée solidaire et émue aux habitants des villages italiens frappés la semaine dernière par le tremblement de terre, consiste peut-être à se rappeler combien la poésie et l’invention ont habité et habitent ces lieux.

Je reprends donc la suggestion de l’anthropologue italien Pietro Clemente, qui a rendu hommage aux populations en évoquant la tradition locale de « l’ottava poetica» improvisée, une modalité d’invention propre à la poésie populaire locale.

Il existe, en particulier, une « ottava » -nous rappelle Clemente- qui a été rendue célèbre par un essai très intéressant d’Alberto Mario Cirese, personnalité éminente de l’anthropologie italienne. Dans son essai Manzoni, Croce e una Nenia di Amatrice (in « La Lapa », I, 1953), Cirese explique que Alessandro Manzoni d’abord et plus tard Benedetto Croce ont eu l’occasion d’entendre l’ « ottava » (la strophe rapportée par Croce étant très similaire à celle que cite Manzoni) et que les deux, impressionnés par sa force poétique, en ont souligné le caractère exceptionnel.

Je reporte ici le texte, avec la traduction française de Jean-Charles Vegliante, qui à son tour s’était déjà occupé de la strophe. La version qu’il reprend est celle transcrite par Manzoni (avec de petits éléments de variation par rapport à celle rapportée dans l’essai de Cirese). Il s’agit d’une « nenia » funèbre, une lamentation prononcée par une jeune femme aux funérailles d’un ami tué, et elle est encore plus émouvante, aujourd’hui, dans son désir de faire revenir ce qui ne peut plus.

Giovanni Solinas

 

Se t’arrecorda, dentr’allu vallone,

Quando ce comenzammo a ben volene,

Tu me dicisti: dimme sci o none;

I’ te vordai le spalle e me ne iene:

Or sacci, mio dorcissimo patrone,

Che inzin d’allora i’ te voleo bene.

Vience domane, viemme a conzolare,

Che la risposta te la voglio dare.

 

(dans  la lettre de A. Manzoni à Teresa Manzoni Borri, son épouse, 18 octobre 1855 , in : Biblioteca Italiana, 1855 – http://www.bibliotecaitaliana.it )

 

Tu te souviens, ce jour, dans le vallon,

Quand nous avons pressenti qu’on s’aimait,

Tu m’avais dit : Dis-moi ou ouy ou non ;

Je te tournai le dos et m’en allai.

Or sache, mon très-doux aimé patron,

Que depuis lors déjà je t’adorais.

Viens me voir demain, viens me consoler,

Ma réponse, je veux te la donner.

(tr. J.-Ch. Vegliante)