un roman tout proche

9780980873658_cov-151x244« L’ère des séparations »

un roman d’Emilio Sciarrino[1] (Emue /Emue Books 2012)

         Dans l’espace déformé et déformant d’une mémoire fluctuante on saisit la vérité des permanences…

Ce qui reste n’est parfois que ce qui ne s’est pas avéré et la netteté des contours d’un sentiment, d’une sensation, ainsi que la valeur qu’acquiert une chose – porteuse de sens et de poids – témoigne de cet rituel de l’attachement éphémère.

Traversant les pages de ce roman, le blanc déborde d’une potentialité à la fois infinie et définie par les taches des mots, qui, surgissant depuis la profondeur de la prégnance, captivent la lecture, fragmentée et fluide, d’un amour qui implose. Une écriture originaire, fidèle à son but de raconter non seulement ce qui a été, ce qui est, qui pouvait et pourrait être, mais aussi ce qui devient en même temps qu’on le nomme. Soudainement tout prend vie : les couleurs, les odeurs et un tourbillon d’humeurs contrastantes, de besoins changeants creuse l’histoire d’une non-histoire, ainsi que la volonté opiniâtre de la graver à tout jamais, de la fuir une fois pour toutes, de la porter en soi dans un monde étranger, dont on ne se reconnaît que dans ses zones liminaires, de transitions et effacements.

Qu’est-ce qu’on partage quand on est ensemble ?

Qu’est-ce qu’il reste quand on se sépare ?

Dans la distance s’opère la perte d’une identité, la chimère de l’appartenance et de l’importance.

Et pourtant on sait qu’on a aimé, car ce n’est que de cela qu’on vit maintenant.

                                              Elisabetta Simonetta


[1] Emilio Sciarrino, ancien élève de l’École Normale Supérieure de Paris, est agrégé d’italien et actuellement doctorant contractuel au département d’Études italiennes et roumaines de l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3 ; membre de CIRCE (LECEMO).

Du même auteur :
Madame Klein, nouvelle, Emue, 2012
-AA, ‘Nioques’, n. 9/10, 2011
-L’Ora(n)ge, nouvelles, Emue, 2011
-Transnistria, roman, Kirographaires, 2011
-L’ebook c’est fantastique, collectif, Ex-Aequo, 2011 (Prix du livre numérique)
-Nouvelles délicieuses, collectif, Deliciouspaper n.08, puis Carnets-Livres, 2010 (Prix CDL)
-Ne rien faire et autres nouvelles, collectif, Buchet-Chastel, 2007 (Prix du jeune écrivain)

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FRONTiere, MARches (14)

Le relais des papes

Sans besoin de longs commentaires, cherchez le lien avec  la plus immédiate actualité. Giuseppe Gioachino Belli, romain, l’un des plus grands poètes du XIXème siècle – et l’un des seuls à avoir rendu compte de la vie des futurs Italiens, tout remués déjà par les aspirations à davantage de liberté et de démocratie qui aboutiront au violent Quarantotto (y compris dans l’État pontifical) – fut un observateur amer de la société d’un pays en décadence et fin connaisseur de la langue raffinée de sa chère “plebe di Roma”. Il nous a laissé un veritable “monument” élevé à la gloire de cette culture populaire, sans commisération ni paternalisme : un cas più unico che raro, ainsi que Gramsci le constatera du fond de sa prison, comme l’ensemble de la littérature minorée qui nous occupe dans cette chronique. Une nouvelle édition des Sonnets est attendue chez Mondadori (I Meridiani), procurée par Lucio Felici ; comme l’avait compris Zanzotto, Leopardi (dont Felici est un spécialiste reconnu) n’est pas si loin de Belli, d’une certaine façon lucide et désenchantée…

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1698. Er passa-mano

Er Papa, er Visceddio, Nostro Siggnore,
è un Padre eterno com’er Padr’Eterno.
Ciovè nun more, o, ppe ddí mmejjo, more,
ma mmore solamente in ne l’isterno.

Ché cquanno er corpo suo lassa er governo,
l’anima, ferma in ne l’antico onore,
nun va nné in paradiso né a l’inferno,
passa subbito in corpo ar zuccessore.

Accusí ppò vvariasse un po’ er cervello,
lo stòmmico, l’orecchie, er naso, er pelo;
ma er Papa, in quant’a Ppapa, è ssempre quello.

E ppe cquesto oggni corpo distinato
a cquella indiggnità, ccasca dar celo
senz’anima, e nun porta antro ch’er fiato.

 4 ottobre 1835

                        La r’passe

Le Pape, ce Sous-Dieu, notre Seigneur,
est un Père éterne, comm’ le Père-Éterne.
Donc il meurt pas, ou pour mieux dire : il meurt,                                                         mais meurt seul’ment dans sa partie externe.

Car lorsque son corps cess’ de gouverner,
l’âm’, restant ferme en son ancien honneur,
n’va ni au paradis, ni en enfer,
mais passe aussitôt d’dans son successeur.

Si bien qu’ont beau changer un peu : cervelle,
estomac et oreilles, et poils, et nez,
le Pape est toujours l’même en tant que tel.

Pour cett’ raison, chaque corps destiné
à une telle encharge, tombe du ciel
sans âme, par son seul souffle animé.

                                                      (4 octobre 1835)

 (JcV)

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