“Reality” de Matteo Garrone

« Reality », une co-production franco-italienne de Matteo Garrone, avec Aniello Arena, Loredana Simioni, Nando Paone, sortie dans les salles françaises le 3 octobre 2012.

Naples dans sa quintessence : long plan-séquence initial sur le Vésuve et la plaine environnante, quartieri spagnoli et leur splendeur décadente, fêtes de mariage débordantes de kitsch, verve, gouaille et truculence, familles envahissantes, fritto di melanzana et petites arnaques… tout le long du film, on frise la limite du grotesque, et il suffirait de peu pour basculer dans le cliché de carte postale ou, pire encore, de caricature ; mais Matteo Garrone a su trouver le juste ton pour raconter l’histoire de cette famille napolitaine prise dans la nasse de la télé-réalité.

Le réalisateur de « Gomorra » voulait, après cette fresque implacable sur le monde de la camorra, rester fidèle à Naples, mais en changeant de registre – et cela lui a réussi : de nouveau, le voici lauréat du Grand Prix du Jury du Festival de Cannes, et embarqué cette fois dans une joyeuse comédie napolitaine sur la place de la télévision dans la société italienne.

Hâbleur et bonimenteur, Luciano (ébouriffant Aniello Arena), un facétieux Polichinelle à la mode des années 2000, est poussé par sa famille à se présenter au casting de «Grande Fratello», la plus célèbre émission de télé-réalité en Italie ; sélectionné au premier tour, il se voit déjà en haut de l’affiche, vend sa poissonnerie et ne vit plus que dans l’attente du coup de fil qui lui annoncera qu’il est pris pour la prochaine saison de l’émission. Mais ce coup de fil n’arrive pas, et Luciano, ne démordant pas de son optimisme tenace, s’enferme dans son rêve de célébrité à paillettes, abandonnant peu à peu ses biens, sa famille, ses amis… et le sens de la réalité.

Personnage périphérique et à la fois central, Enzo (Raffaele Ferrante) survole (littéralement) le film  tel un symbole récurrent de la société du spectacle qui alimente les rêves de gloire de Luciano : sorti vainqueur du dernier «Grande Fratello», il est de toutes les fêtes, adoré, adulé, porté aux nues par les cohortes d’admirateurs/trices quémandant un autographe. Mais qu’a donc fait de si extraordinaire ce héros des temps modernes, si ce n’est rester deux mois enfermé dans un loft sous l’œil voyeur des caméras ?

Caméras qui en deviennent inquiétantes, obsédantes, intrusives dans la vie de Luciano – métaphore d’un univers sous surveillance, où le moindre geste, mot, regard se trouve jugé, jaugé, évalué par un jury arbitraire et impitoyable ; les seuls réchappés de cette exhibition ridicule et indécente gagnent un lambeau de célébrité éphémère qu’ils rongent jusqu’à la moëlle avant qu’elle ne se dilue dans l’oubli d’une société de consommation perpétuelle.

Seule attache à la réalité, la famille, qui après avoir encouragé Luciano dans son entreprise, tente de toutes les manières, mais en vain, de le ramener sur terre : une galerie de personnages secondaires hauts en couleur, qui piaillent, crient, jacassent, prient et pleurent, avec la fougue et cette irrésistible cadence du dialecte napolitain, emplissant l’écran de matrones autoritaires, de guaglioni espiègles, de petits escrocs, de veuves dévotes… – un presepe pittoresque autrement plus vivant que le numéro  vide de sens des stars du show-biz en boîte : mais cet univers si réel aura-t-il plus de poids que les vaines chimères de l’apparence ?

Une fin en queue de poisson laisse irrésolue la charge polémique dont on sentait le film investi. Finalement, plus qu’au message anti-cathodique, Garrone semble s’attacher à la peinture d’un monde en voie d’extinction – Naples, encore et toujours : burlesque, extrême, épuisante, enivrante, généreuse, mystérieuse, exaspérante, incompréhensible et pourtant si fascinante.

Mélanie Fusaro

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Une réflexion au sujet de « “Reality” de Matteo Garrone »

  1. Difficile de savoir si, entre le cliché et le message pollué (forcément) par son medium – ici le langage du monde show-bizzz -, la réception y trouvera davantage dénonciation ou complaisance ; si « L’Italie vue d’ailleurs » en sort restituée dans une part de vérité ou au contraire enfoncée dans la grossière consommation touristique (Vésuve, friarelli, scugnizzi et pizzas à gogo) ? Peut-être une réponse serait-elle dans l’analyse de la technique cinématographique mise en oeuvre ?
    « La voce della luna », ce beau Fellini tardif, donnait là des éléments de réponse…
    Amicalement, A. Nonimo

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