Sept questions à Valerio Varesi, de Sarah Amrani

Valerio Varesi est né à Turin en 1959, mais a vécu son enfance et sa jeunesse à Parme, dont sa famille est originaire. Licencié en philosophie, avec un mémoire sur Kierkegaard, il travaille aujourd’hui dans la rédaction bolonaise du quotidien La Repubblica. Son œuvre de romancier et de nouvelliste voit son public s’élargir avec l’adaptation pour le petit écran, entre 2005 et 2009, de ses récits policiers. Proche de ses lecteurs, qu’il rencontre régulièrement, cet auteur raffiné et plusieurs fois primé – traduit en Europe, mais encore méconnu en France – peut être abordé également par le biais du site qui lui est consacré ou, de manière plus circonscrite et spécifique, à travers l’article « L’homme du dimanche». Le commissaire Soneri de Valerio Varesi (« Chroniques italiennes », série web, n° 18, 2010, p. 1-21).

Sarah Amrani – Comment est née ta vocation littéraire et de quelle manière ta formation philosophique et ton travail en tant que journaliste ont-ils contribué à irriguer ta veine créatrice ? L’un de tes premiers travaux narratifs, Ultime notizie di una fuga (Dernières nouvelles d’une fuite), roman où apparaît pour la première fois le personnage du commissaire Soneri[1], est justement inspiré d’un réel fait divers[2] : dans cette première approche du genre policier s’agissait-il, dans ton optique, de soumettre à analyse sur un plan ontologique ce que l’on appelle communément un “mystère”, notion inhérente aux canons du roman policier, ou d’approfondir une curiosité professionnelle ? À moins que tes premiers pas en littérature répondent à de tout autres exigences, qui ne peuvent être reconduites à ce que jusqu’à cette date tu étais parvenu à exprimer ?

Valerio Varesi – Je commence par dire que j’ai débuté dans l’écriture très tôt, avant de conclure mes études universitaires et d’entreprendre le métier de journaliste. J’écrivais des choses un peu surréelles et imaginaires dans un style que, beaucoup plus tard, le critique littéraire de ma ville définit « musiliennes ». À l’université, je me suis consacré à l’écriture journalistique, ainsi que par la suite. Or, au moment où j’ai croisé le fait divers m’ayant inspiré Ultime notizie di una fuga, je ne saurais dire si ce qui prévalait était le fait d’être sollicité par cette affaire ou mon envie de la raconter, Je crois que la seconde réponse est celle qui s’approche le plus de la réalité. Les faits viennent vers nous et emportent notre adhésion parce qu’ils coïncident au moins en partie avec l’envie de raconter tel aspect ou tel thème en eux réfléchi. Il en fut ainsi pour moi. Depuis longtemps, le roman policier et le roman noir – du fait de leur structure fondée sur l’enquête – se sont révélés particulièrement adaptés pour analyser la face cachée du réel, à condition que la question que se pose celui qui écrit ne tende pas seulement à définir qui a tué, comme dans le roman policier classique et positiviste anglo-saxon, mais surtout à se demander pourquoi il y a eu meurtre. Si l’auteur se place dans cette optique, tout se pare d’une atmosphère plus riche et féconde. Se demander pourquoi quelqu’un tue ou, plus généralement, s’interroger sur la cause du mal, cela signifie creuser dans les profondeurs de l’esprit humain et dans le magma du monde d’aujourd’hui. Cela signifie faire remonter à la surface les contradictions sociales et toutes les incitations criminogènes de notre manière de vivre, du mal contenu en elle. C’est pourquoi je pense que le roman policier utilisé dans cette acception soit aujourd’hui un registre narratif surprenant et capable d’adhérer à la réalité, de la comprendre et de la dévoiler. Ce qui autrefois était « le genre » par excellence est de nos jours, dans ses meilleures interprétations, un véritable roman social. Voilà comment, donc, ma formation philosophique et mon métier de journaliste m’aident et s’unissent dans cette voie. Certes, je suis un hérétique du roman policier et noir, ce dont je suis conscient, mais je suis ce chemin car je crois que c’est la voie la plus intéressante même dans la perspective d’une évolution du « genre ». Je ne suis pas le seul d’ailleurs. En définitive, en fait, on peut dire qu’il y a un régiment d' »hérétiques » utilisant le roman policier pour pénétrer tel un soc dans la réalité et la remuer.

Amrani – Dans cette quête de réponses sur le mal, en réalité tu ne donnes jamais à lire des réponses ou à voir des horizons rassurants, au contraire. L’utilisation que tu fais du roman policier, notamment dans les récits dont Soneri est le protagoniste, est en effet très spécifique : tes romans sont traversés non seulement par un pessimisme croissant, pris en charge par le commissaire lui-même, mais aussi par une veine intimiste (liée au passé douloureux de Soneri), dont les valeurs ne parviennent pas à racheter ou à transcender une corruption morale omniprésente. Ainsi Parme, cœur des enquêtes représentées, est-elle métonymie et métaphore à la fois d’une Italie en déroute, regardée avec une méfiance extrême par de nombreux écrivains italiens, auteurs ou non de romans policiers, depuis Federico De Roberto. Te sens-tu proprement italien en cela, indépendamment de ta préférence pour une contextualisation de tes intrigues dans la Plaine du Pô ? Dans quelle mesure penses-tu qu’un homme de lettres (italien surtout) influe sur la réalité et peut donc avoir une fonction sociale, si, comme tu le dis, le roman policier et le roman noir à l’italienne sont devenus « romans sociaux » à tous les effets ?

Varesi – C’est vrai, je ne donne jamais une réponse rassurante, parce que c’est notre époque qui ne fournit pas de réponses, car elle a perdu des points de repère idéaux et stables, ainsi que des représentations du réel qui permettent aux individus d’appréhender leur vie dans les limites d’un horizon déterminé. C’est en cela que réside la différence la plus grande entre le roman policier et/ou roman noir contemporain et les modèles, rassurants quant à eux, du roman policier à la Conan Doyle. Cette saison-là, qui inspire encore de nombreux imitateurs, était marquée par une vision positiviste du monde et par la conviction que l’homme pouvait dominer la nature et le mal. Les héros d’alors sont des investigateurs presque omniscients, qui savent tout et résolvent tout de façon déductive. En eux se reflète le monde bourgeois de la seconde moitié du dix-neuvième siècle, entièrement imbu de sa confiance inconditionnelle dans la science. Les romans noirs de type hammettien et chandlérien remirent déjà en question ces certitudes dans la lutte solitaire du héros dans le monde chaotique américain. Aujourd’hui, dans un contexte en proie au hasard et au chaos, le bien et le mal se confondent et se mêlent en mille nuances, ce qui fait que l’investigateur est désenchanté. Il a en lui un monde de valeurs sûres qui, toutefois, se présentent comme une monnaie hors d’usage face à une déferlante de corruption et de vide éthique. Et cela crée une tension continue par rapport à la réalité, qui s’accompagne de la nostalgie pour un projet d’amélioration médité pendant longtemps et en tout point déçu. Dans cette enquête que je poursuis, je me sens lié à des modèles étrangers – Chandler, Izzo, Simenon et certaines pages de Malet –, mais aussi à la tradition italienne du roman engagé, incarnée par des écrivains comme Sciascia, Scerbanenco, le Gadda du Pasticciaccio et aux auteurs, pour la plupart émiliens, du nouveau roman social né dans les années Quatre-vingt-dix.

Amrani – Avant de reparler de modèles littéraires, je souhaiterais analyser avec toi la relation que tu entretiens avec ton protagoniste « principal », le commissaire Franco Soneri, autour duquel tu as créé un monde fascinant et passionnant, fait non seulement de typique brume padane (qui n’est en aucun cas pittoresque, toutefois), mais aussi d’attachement à des traditions ancestrales directement liées au terroir parmesan : un commissaire dont la personnalité est captivante dans sa complexité et sa taciturnité. Bien que cette question t’ait déjà été posée et soit plutôt à rattacher à une conception romantique de l’écriture, quelle distance te sépare de Soneri et dans quelle mesure est-il proche de toi, notamment dans le fait de considérer avec une stupeur indignée la réalité qui vous entoure, ainsi que dans l’expression de votre amour-haine envers Parme et sa province ? Aurons-nous le plaisir, par ailleurs, de lire prochainement un douzième épisode des aventures du commissaire désenchanté ?

Varesi – Il y a deux manières de construire un personnage : ou bien l’auteur le façonne de façon diamétralement opposée à ce qu’il est, ou bien il le fait à son image. Moi j’ai choisi cette dernière voie parce qu’il m’est nécessaire d’être constamment en prise directe avec le personnage et de pouvoir vivre ainsi les histoires de l’intérieur, comme si j’étais là à sa place. C’est une exigence purement narrative et, pourrais-je dire, fonctionnelle. Il est évident que tout le bagage de pensées et de considérations sur la réalité en général et sur le contexte parmesan en particulier ressemble beaucoup à ma manière de penser. En peu de mots, je peux dire aussi, en toute humilité, « Madame Bovary, c’est moi ! ». 

 


[1] Ultime notizie di una fuga, qui paraît en 1998, inaugure la série suivante : Bersagio, l’oblio (2000) ; Il cineclub del mistero (2002) ; Il fiume delle nebbie (2003) ; L’affittacamere (2004) ; Le ombre di Montelupo (2005) ; A mani vuote (2006) ; Oro, incenso e polvere (2007) ; La casa del comandante (2008) ; Il commissario Soneri e la mano di Dio (2009) ; È solo l’inizio, commissario Soneri (2010).

[2] L’affaire « Carretta », non résolue au moment de la publication du roman.

 

Pour lire la suite de l’interview, veuillez cliquer ici: interview Varesi (suite).

Le texte italien est disponible au lien suivant : Intervista Varesi.

 

Propos recueillis et traduits par Sarah Amrani, Université Sorbonne Nouvelle-Paris III. 

Juin-juillet 2012


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